La Chine se remet en mouvement. Mi-novembre, au terme du 3e plénum du XVIIIe Comité central, la direction du Parti communiste annonçait un vaste programme de réformes dans un document en 60 points. Ambitieux, ce plan directeur a surpris par son ampleur. Il porte la marque du nouveau chef du parti, de l’Etat et des armées, Xi Jinping.

Sur le plan politique, nulle innovation qui annonce une forme de démocratisation. La création d’un comité pour la sécurité nationale ainsi que celle d’un groupe dirigeant pour l’approfondissement des réformes indiquent au contraire la volonté de renforcer les prérogatives de l’équipe dirigeante. Dans le domaine économique, le parti unique affirme le rôle «décisif» du marché tout en maintenant le rôle dominant des entreprises d’Etat.

L’assouplissement de la politique de l’enfant unique et l’abolition des camps de rééducation par le travail étaient attendus depuis des années. Ce n’en est pas moins un changement significatif. De même que la disparition programmée du hukou, ce système d’enregistrement des ménages qui classe la population en deux catégories, les urbains et les ruraux. La réforme du droit foncier devrait offrir aux paysans davantage de droits sur leurs terres.

Mao Yushi, très influent économiste du courant libéral chinois, livre son analyse.

Le Temps: Le Parti communiste chinois vient d’annoncer un train de réformes historique. Quelle a été votre première réaction à cette annonce?

Mao Yushi: L’ampleur des réformes est plus large que ce que j’avais prévu. Les dirigeants semblent déterminés à mettre en œuvre ces réformes, mais la résistance sera forte, ce n’est pas gagné d’avance.

– La réforme du système du hukou, ce permis de résidence responsable du dualisme ville-campagne, est-elle si fondamentale?

– Rappelons tout d’abord que nous n’en sommes pas à la première réforme du hukou. A l’époque de Mao, les paysans ne pouvaient pas entrer en ville, et jusque dans les années 1980, ils ne pouvaient même pas prendre l’avion. Les paysans n’avaient pas non plus de bons de céréales comme les citadins. Beaucoup d’emplois étaient réservés aux citadins. Aujourd’hui, les paysans peuvent venir en ville, mais ils ne bénéficient pas des services sociaux, il existe de nombreuses inégalités. A Pékin, les travailleurs migrants ne peuvent pas bénéficier de logements sociaux et ne profitent pas de l’assurance maladie. Ils peuvent envoyer leurs enfants dans des écoles spéciales, mais pas dans celles réservées aux enfants des citadins. Cette séparation dans les écoles a cependant déjà été abolie dans certaines provinces comme le Zhejiang. Je pense que le hukou va véritablement être aboli. Les inégalités sont criantes et il n’y a aucune raison valable de discriminer une partie de la population. Aujourd’hui, on ne discrimine plus pour discriminer, mais il y a encore beaucoup à faire, et l’abolition du système engendrera bien sûr des coûts pour les villes. Il faut restructurer le système de santé, construire des écoles. Mais la direction que nous prenons est celle de l’égalité entre citoyens.

– L’assouplissement de la politique de l’enfant unique est-elle un signe encourageant?

– Si on constate un assouplissement de la politique de l’enfant unique, il n’y a toujours pas de liberté en matière de procréation. La Commission du planning familial est l’ennemi de la liberté de procréation. Ses fonctionnaires veulent tout contrôler. Autrefois, c’était très simple: si vous aviez un enfant, c’était terminé. Maintenant, vous pouvez en avoir un deuxième, mais il faut fournir une ribambelle de certificats. Pour cette raison, les effectifs sont aujourd’hui insuffisants et il va falloir agrandir cette administration. N’oublions pas que si on peut librement choisir d’avoir des enfants, cette commission n’a plus aucune utilité, c’est son existence qui est en jeu. En Chine, on prétend toujours que la liberté de procréation, c’est très bien, mais que ça ne peut pas marcher, il faut que tout soit sous contrôle. Ici, s’immiscer dans la liberté d’autrui est quelque chose de très commun. Même si aujourd’hui nous avons davantage de liberté qu’autrefois.

– Le programme des réformes souligne à la fois l’importance des entreprises publiques et celle du secteur privé, n’est-ce pas contradictoire?

– La Chine reste un pays marxiste. Dans la Constitution il est indiqué que la propriété collective est à la base du système, même si en réalité nous sommes déjà passés au régime de la propriété privée. Mais les grandes entreprises restent publiques. C’est un sérieux problème, car ces grosses sociétés sont économiquement inefficaces. Selon moi, on devrait tout privatiser. Les télécommunications, le pétrole, l’électricité, tout ça est public, et cela n’a pas vraiment de sens. Aux Etats-Unis, à part la poste, il n’y a pas beaucoup d’entreprises d’Etat. On peut le concevoir pour certains monopoles comme l’électricité, mais pour le reste, comme le pétrole ou les banques, il n’y a aucune raison. Nos entreprises d’Etat sont tentaculaires, elles brassent beaucoup d’argent, emploient une pléthore de salariés. Les dirigeants de ces sociétés, ce sont de hauts fonctionnaires qui passent de l’administration aux entreprises d’Etat et y reviennent. Ils gagnent plusieurs millions de yuans par an. Ils sont nommés pour quelques années, mettent de côté un joli pactole et réintègrent l’administration. Par conséquent le gouvernement n’a aucune intention de renoncer aux entreprises d’Etat. Depuis trente ans que nous procédons à des réformes, des groupes d’intérêts se sont formés. Le plus puissant d’entre eux est celui des entreprises d’Etat. Le gouvernement et les entreprises d’Etat sont contrôlés par les mêmes personnes. Leurs responsables ont ensuite rang de ministre ou de vice-ministre. Ces dix prochaines années, il est peu probable que nous assistions à des privatisations.

– La réforme de la fiscalité a-t-elle des chances d’aboutir?

– Si on crée un impôt foncier, il faut qu’il remplace d’autres impôts, parce qu’on ne peut pas créer indéfiniment de nouveaux impôts. Nous faisons face à un problème de conception de la fiscalité: où prélever l’impôt? Sur l’immobilier? Sur la consommation? Sur le revenu? Pour l’instant, il n’y a pas de tel concept, l’Etat ramasse là où il peut, pénalise ceux qu’il faudrait encourager. En Chine, l’impôt sur le revenu est très bas, alors que les écarts de richesse sont importants. Mais si l’on veut augmenter l’impôt sur le revenu, il y a un gros problème à résoudre: il faut savoir combien les gens gagnent. Aujourd’hui, l’Etat n’a pas cette information. Il connaît le salaire, mais de la fortune et des autres revenus, il n’a aucune idée. En Chine, l’impôt sur le revenu est de seulement 6,7%, contre 7% auparavant. Je pense qu’il faut en tous les cas introduire un impôt sur la fortune.

– Qu’entendent les responsables du parti quand ils soulignent le rôle décisif du marché?

– La question est la suivante: qui distribue les ressources financières? Le gouvernement ou le marché? Nous avons actuellement un problème de surproduction dans l’acier et le ciment. Mais comme ce sont les fonctionnaires qui décident les crédits, on continue de produire. Tout est décidé par la Commission nationale du développement et des réformes (CNDR). Il en résulte un problème de structure économique: le secteur tertiaire reste faible, le secteur manufacturier tourné vers l’exportation est trop important. Les investissements sont trop élevés, la consommation trop faible. Il faudrait donc laisser le marché agir. Les problèmes de structure sont dus au fait que les autorités faussent les lois du marché. Il en va de même dans l’agriculture. Les autorités ont décidé que nous ne devions pas manquer de céréales. Ce n’est pas une décision du marché. Dans le monde, il n’y a quasiment aucun pays qui pratique encore l’autarcie alimentaire et décide de l’utilisation des terres. Habituellement, on laisse le choix aux paysans de planter ce qui rapporte. Mais en Chine, on dicte aux paysans ce qu’ils doivent faire de leurs terres. Un des gros problèmes de la Chine est qu’il y a trop de décisions qui sont prises sans tenir compte du marché. La Chine a longtemps connu l’économie planifiée. Aujourd’hui, le marché existe, mais l’influence du plan reste immense. Ainsi, tous les gros investissements et les grands projets doivent être approuvés par la CNDR. Il faudrait davantage de liberté dans ce domaine, réduire la limite au-dessus de laquelle un projet doit être approuvé au niveau de la CNDR. La résistance aux réformes sera importante. Pour ce qui est des entreprises d’Etat, les réformes proposées n’apportent quasiment aucun progrès. Il est beaucoup question de réformes, mais la résistance de la part des groupes d’intérêts est forte. Ça sera difficile.

– Connaissez-vous Xi Jinping? Où se situe-t-il sur le plan idéologique?

– Je n’ai jamais rencontré Xi Jinping. C’est un personnage très complexe. Il s’est arrêté à la première année du secondaire. Né en 1953, il n’avait que 13 ans quand a commencé la Révolution culturelle, il n’a donc pas pu poursuivre ses études. Ensuite, il s’est formé tout seul. Certes, il a accumulé beaucoup d’expérience, mais il a peu d’instruction, et donc sa force de discernement est limitée. Ses convictions politiques sont très floues, il ne sait pas trop où il va. Je pense qu’il n’a pas choisi de ligne politique. Il va une fois à gauche, une fois à droite, dans sa tête, ça semble très flou. Pour Li Keqiang, c’est une autre histoire, il a rédigé son doctorat lui-même, alors que Xi Jinping a fait écrire le sien par quelqu’un d’autre. Xi Jinping ne devrait pas suivre l’exemple de Mao, mais il a besoin de lui comme étendard, parce que c’est de lui qu’il tient le pouvoir. Son père était d’ailleurs lié à Mao. Il ne peut donc pas se passer de Mao. Le recours à certaines méthodes maoïstes n’est pas complètement exclu, après l’épisode Bo Xilai à Chongqing. Xi Jinping s’est rendu compte que le culte de Mao était encore utile dans les couches populaires. En Chine, le bas de l’échelle sociale admire encore Mao, on lui trouve encore des supporters parmi les jeunes, ils ne savent pas vraiment ce qu’a fait Mao. Mais chez les gens un peu plus âgés, instruits, personne n’aime Mao. Xi Jinping n’est pas près de démaoïser. Il n’a pas cette force, ni suffisamment de confiance en lui. Mais de là à revenir à la politique de Mao, non, c’est absolument impossible. Mao est juste un drapeau utile.

– L’instauration d’un Comité national de sécurité consacre la concentration du pouvoir dans les mains de Xi Jinping, au détriment de la direction collégiale du parti. Cela vous inquiète-t-il?

– Effectivement, la tendance à la concentration des pouvoirs est là. C’est un danger, car le pouvoir doit être contrôlé. Un pouvoir sans contrôle est très dangereux. C’est dangereux pour le peuple, mais surtout pour le pouvoir lui-même. Pour le citoyen lambda, c’est dangereux parce qu’il peut être arrêté arbitrairement, mais on est quand même rarement innocent quand on est arrêté. Mais on peut imaginer que le nouveau Comité national de sécurité pourra également être utilisé à la tête de l’Etat, entre les différentes factions, pour servir des intérêts individuels. Pour les dirigeants, c’est très dangereux. La classe dirigeante est traversée par des luttes intestines. On ne sait pas exactement ce qui s’y passe, mais il est certain que ces luttes existent, car ces personnages ont des idées divergentes. Aux Etats-Unis, c’est différent, Barack Obama a choisi Joe Biden parce qu’ils s’entendent bien. En revanche, nos sept membres du Comité permanent du Bureau politique n’ont pas été choisis par Xi Jinping, mais par ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao. Chacun a son opinion, il y a donc des désaccords. Et un désaccord peut donner lieu à une lutte. L’instauration de ce nouveau comité de sécurité indique à mon avis qu’il existe beaucoup de désaccords, dans la diplomatie, la politique intérieure, l’économie, la politique. Les dirigeants étant en désaccord, il faut de la cohésion pour garantir la sécurité. Mais il peut y avoir d’autres raisons, comme le fait qu’un comité homonyme existe déjà aux Etats-Unis…

– Avez-vous relevé d’autres réformes importantes dans le programme?

– Des améliorations sont prévues dans le domaine de la justice. Nous allons dans le sens d’une justice indépendante. Un des problèmes de la Chine est que le pouvoir interfère souvent dans le cours de la justice. Les jugements sont parfois inéquitables, ce qui crée des tensions et une défiance de la population envers les autorités.

«Nos entreprises d’Etat sont tentaculaires,elles brassent beaucoup d’argentet emploient une pléthore de salariés»

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