Les Chinois se disputent l’héritage du Petit Timonier

Chine Tant le pouvoir que les «libéraux» célèbrent le 110e anniversaire de la naissance de Deng Xiaoping

Après avoir célébré, en décembre 2013, les 120 ans de la naissance de Mao, la Chine communiste a fêté, vendredi, les 110 ans de la naissance de son autre grand homme, Deng Xiaoping. L’occasion pour le numéro un, Xi Jinping, de consolider son pouvoir en récupérant l’héritage du «père des réformes et de la politique d’ouverture» mort en 1997. Et pour les libéraux d’appeler à surpasser l’héritage du Petit Timonier pour un plus grand respect de l’Etat de droit.

La télévision CCTV a diffusé une série sur la trajectoire de Deng de 1976 à 1984. Les médias officiels n’ont cessé de faire des parallèles entre les efforts réformateurs de Xi Jinping, notamment son combat contre la corruption et la bureaucratie, et les réalisations de son prédécesseur. Louant «le courage» et «l’esprit d’innovation» de Deng, Xi Jinping a insisté de son côté sur la nécessité pour les membres du parti d’avoir toujours présent à l’esprit le principe de la «recherche de la vérité dans les faits» cher à l’ancien dirigeant et a conclu sur le fait que son héritage le plus important était «le socialisme aux caractéristiques chinoises».

Parcours ambigu

«C’est la position inchangée du parti de dire que toute réforme et tout développement, quels qu’ils soient, ne peuvent se faire que sous son autorité, note Yang Jisheng, historien critique du régime. L’utilisation du legs de Deng par Xi n’a qu’un but: renforcer le pouvoir du Parti communiste chinois [PCC]. Ce fut la même chose pour les commémorations de Mao: tout ce qui est fait pour commémorer ces grands hommes l’est dans le but de légitimer le PCC et afin qu’il continue à se maintenir comme parti unique», poursuit-il.

L’héritage de Deng est cependant assez ambigu pour que tout le monde cherche à le récupérer, y compris ceux qui appellent à des réformes politiques. Fidèle exécuteur de purges sous Mao, puis purgé lui-même sous la Révolution culturelle, Deng Xiaoping a mis en place dans les années 1980 des dirigeants politiquement libéraux avant de les démettre. En 1989, il réprime le mouvement de Tiananmen. Quatre ans plus tard, il met hors jeu les conservateurs en relançant les réformes.

«Deng est assurément un grand homme […], souligne l’intellectuel octogénaire Mao Yushi dans un texte diffusé sur les réseaux sociaux. Mais chacun a des limites et Deng aussi. Quand il a combattu au côté de Mao pour établir ce pouvoir [communiste], il n’avait aucune notion de ce qu’est un pays moderne. Qu’est-ce qu’un pays moderne? C’est un pays dans lequel le peuple s’occupe des affaires publiques et choisit des gens pour le servir. Nous avons besoin de vrais hommes politiques qui travaillent pour le peuple, au lieu de diriger les gens. Deng n’avait pas ça en tête.»

Influence des «gauchistes»

Du côté des milieux «libéraux», Hu Shuli, rédactrice en chef du site d’information économique Caixin, s’est demandé le 21 août quelle était «la meilleure manière d’honorer la mémoire de Deng Xiaoping», à l’heure où «la Chine est confrontée au périlleux défi de lancer des réformes fondamentales afin de transformer son économie, sa société et son système politique». Si «Deng a toujours préconisé de rester vigilant face à l’influence des «droitiers» [c’est-à-dire les «libéraux», favorables à une démocratisation], il a appelé à faire encore plus attention aux menaces posées par la gauche [dans le jargon politique chinois, les conservateurs et réactionnaires].» Or, poursuit-elle, l’influence des «gauchistes» continue de «miner les débats» et de «faire obstruction aux discussions sur l’allocation des capitaux publics, mais aussi la démocratisation des institutions de gouvernance locale, la réforme de la justice […].»

Tout en prenant soin de louer la lutte anti-corruption de Xi Jinping, Hu Shuli invite à «poursuivre la voie de la libération de la pensée et de la recherche de la vérité des faits. Et pour le bien de son peuple, à briser le mode de pensée fossilisé qui entrave le développement de systèmes démocratiques et l’Etat de droit. Seulement, alors, le pays pourra-t-il atteindre de nouveaux sommets à travers des réformes et l’ouverture. Voici la manière de commémorer Deng!»