«Pendant 60 ans, les Etats-Unis ont cherché à obtenir la stabilité aux dépens de la démocratie dans le monde arabe. Mais nous n’avons obtenu aucune des deux.» Le discours date de 2005. Prononcé par la secrétaire d’Etat de l’époque, Condoleezza Rice, il souligne l’ambiguïté dont les Etats-Unis ont toujours fait preuve vis-à-vis de leurs alliés arabes, et surtout du principal d’entre eux: l’Egypte de Hosni Moubarak.

Dans leur «combat pour la liberté», Rice et son chef George Bush s’étaient vite cassé les dents, multipliant les anathèmes contre des régimes dictatoriaux dont ils avaient plus que jamais besoin, tandis que la guerre menée en Irak menaçait de tout faire exploser.

L’échec des «petits pas»

Tombés cette semaine, de nouveaux documents dévoilés par WikiLeaks montrent combien l’administration de Barack Obama a tenté de se démarquer de l’approche inefficace de la précédente. Finies les opprobres publics contre Hosni Moubarak, ont conseillé les diplomates américains. Face à un autoritarisme dont ils n’ignoraient rien, les Etats-Unis ont tenté de maintenir une «pression invisible» sur le régime égyptien, louant ses «progrès» même s’ils tardaient à se réaliser.

Cette approche des «petits pas», à son tour, a fini de se fracasser lorsque les protestataires égyptiens ont commencé à envahir les rues, plaçant l’administration Obama devant un casse-tête insoluble. Il y a quelques jours, en Tunisie, l’illusion pouvait encore être maintenue: après avoir fait montre d’une grande prudence, Washington a finalement pris fait et cause pour les révoltés tunisiens, mettant fin au long soutien apporté à un régime Ben Ali censé servir de barrière à l’instabilité et l’extrémisme. Les enjeux en Egypte sont d’une tout autre dimension. Plus grand bénéficiaire de l’aide américaine après Israël, ce pays est considéré comme la pièce maîtresse de la stabilité au Proche-Orient et de la quiétude relative de l’allié israélien. L’Egypte est le pays qui a vu naître le mouvement des Frères musulmans, lui-même à l’origine du Hamas palestinien. Sans Hosni Moubarak, l’Egypte risque de se transformer en bombe.

En réalité, cette alliance est si évidente, que le simple fait de ne pas l’afficher semble déjà la mettre en danger. L’autre jour, le porte-parole de la Maison-Blanche refusait de mentionner explicitement un soutien au président Moubarak, ce qui a suffi à lancer les spéculations. Depuis lors, s’ils continuent à tenir un discours qui tente de «ne pas prendre position», les distances semblent se creuser avec ce régime. «Non à la violence, oui à la liberté d’expression», vient de répéter Barack Obama. Mais, en choisissant le site YouTube pour le diffuser, le président américain a utilisé la voie des opposants et donné ainsi le sentiment d’avoir «choisi son camp».

Le dernier discours sur l’état de l’Union l’a prouvé: les questions internationales sont de peu de poids aujourd’hui dans le débat américain. Pourtant, il pourrait en aller autrement de l’Egypte. Passer à côté du «vent de l’histoire» pourrait coûter cher à un président qui incarne précisément la qualité d’être en adhésion avec son époque et d’incarner la volonté universelle d’espoir et de changement.

L’exemple de Ronald Reagan

En Iran, déjà, l’administration Obama avait semblé manquer à cet idéal, ne soutenant que du bout des lèvres les Iraniens assassinés en pleine rue. Face à la révolution du jasmin en Tunisie, les comparaisons ont commencé à fleurir dans les rangs proches des républicains. «Ronald Reagan aurait-il réagi de la même manière?», s’interrogeaient les analystes conservateurs. En répondant bien sûr par la négative: alors que la révolution s’étendait au sein du bloc de l’Est comme on la rêve aujourd’hui au sein du monde arabe, la détermination du président américain de l’époque avait été décisive au moment de faire tomber le mur de Berlin. Ronald Reagan: en voilà un qui avait le sens de l’histoire… L’Egypte de Hosni Moubarak est certes un cas différent. Mais le dilemme n’en est pas moins grand. Comme le résumait Robert Kagan de la Brookings Institution: «L’administration a essayé de fermer les yeux et de prier pour que tout fonctionne, car tout autre choix lui semblait trop difficile ou trop risqué.»