Ils seront archivés dans la bibliothèque du Congrès, comme autant de témoignages d’une époque. Le représentant de l’Illinois Jesse Jackson Jr a demandé aux chômeurs américains de lui envoyer leur CV et le détail de leur quête infructueuse d’un emploi. En quelques jours, il en a reçu plus de 15 000, dépeignant souvent des situations désespérées. Il y a encore de la marge.

Aujourd’hui, près de 6 millions et demi d’Américains sont considérés comme des chômeurs de longue durée, à la recherche d’un travail depuis plus de six mois. «Nous avons un Parti démocrate, un Parti républicain, un Tea Party. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un parti de l’emploi», s’exclame Jesse Jackson, qui siège lui-même dans les rangs démocrates.

L’élu de l’Illinois devait être parmi ses collègues du Congrès pour entendre le discours sur l’état de l’Union prononcé la nuit dernière par Barack Obama. Les sujets ne devaient pas manquer, du nouvel «esprit de Tucson», qui vise à pacifier les esprits après la tuerie en Arizona, à la guerre en Afghanistan. Mais la création d’emplois, de loin la principale préoccupation des Américains, devait occuper le centre de ce discours.

La marge de manœuvre du président paraît pourtant particulièrement étroite. Pas question, étant donné l’opposition républicaine, d’annoncer de nouvelles mesures de relance de l’économie. Pas question de creuser encore le déficit budgétaire et le poids de la dette. Le président devait mettre l’accent sur la «compétitivité» que doit retrouver l’économie américaine. Mais dans l’immédiat, les chômeurs devront se débrouiller seuls, et particulièrement ceux que l’on appelle ici les «99ers», qui ne trouvent pas d’emploi depuis 99 semaines ou plus, et perdent par conséquent le droit à toute allocation.

«En juin, j’ai perdu mon allocation, en juillet, j’ai perdu ma mère et en août, j’ai perdu mon appartement. Il ne me reste que ma voiture, que je devrais vendre bientôt», explique un homme de 54 ans qui habite à San Antonio, au Texas, et qui a envoyé son histoire au représentant démocrate. «Je me sens comme si on m’avait laissé dans le froid, seul au milieu de nulle part, et comme si personne ne m’entendait crier.»

«Je n’ai pas un centime. J’ai demandé de la nourriture sur des sites internet. Je ne reçois plus les allocations chômage car j’ai essayé de travailler pour des agences d’emploi temporaire», enchaîne une femme qui se présente comme une «citoyenne américaine», divorcée de 47 ans. «Notre gouvernement espère peut-être que les gens comme moi meurent, ou alors qu’on se suicide ou quelque chose comme ça.»

Jamais, depuis que les Etats-Unis tiennent ce genre de statistiques, le chômage de longue durée n’a atteint de telles proportions. De fait, le pays semble comme pris au dépourvu devant cette armée croissante de millions de laissés-pour-compte.

En décembre dernier, le président Obama avait arraché aux républicains un accord pour prolonger de quelques semaines les droits des chômeurs, en échange d’une baisse des impôts généralisée pour les plus riches. Le Colorado, par exemple, s’est «qualifié» pour obtenir six semaines de droits supplémentaires pour ses chômeurs de longue durée. La condition? Que la proportion de chercheurs d’emploi dépasse 8,5% pendant trois mois consécutifs. C’est fait! En vingt-sept ans, jamais cet Etat n’avait connu une telle proportion de sans-emploi.

Les chômeurs de New York, en revanche, viennent de l’apprendre la semaine dernière: ils n’auront pas droit à ces six semaines supplémentaires. Le taux officiel de chercheurs d’emploi s’est établi à 8,2%. Des dizaines de milliers de «99ers» se retrouvent ainsi privés de tout. En réalité, comme le notent les spécialistes, «l’embellie» apparente dans cette ville s’explique uniquement par le fait qu’un nombre croissant de personnes renoncent tout bonnement à chercher un emploi et ne sont plus comprises dans les statistiques. Désormais, les longues queues qui se forment sur les trottoirs lors des traditionnelles jobs fairs qu’organisent les employeurs ne provoquent plus qu’un vague malaise, tant les scènes sont devenues communes.

A l’échelle nationale, huit personnes sont candidates pour le moindre job offert. Le mois dernier, un sondage montrait que les résolutions de fin d’année concernaient l’emploi pour 98% des Américains. Soixante-six pour cent des personnes interrogées souhaitaient changer d’employeur. Et un parmi cinq rêvait de se mettre à son compte. Pour Charles Purdy, l’un des responsables de l’étude, l’explication est claire: «Les employeurs ne cessent de vouloir faire plus avec moins, et les gens en ont assez de ces conditions.»