Les sourcils en accent circonflexe, Gracia hausse le ton. «Le Hezbollah n'est pas en faveur des armes, mais quand il doit se défendre, il se défend!» lâche la jolie brune. D'un geste de la main, Georges, son mari, lui fait signe de le laisser parler. «Se défendre pour tuer sa propre population, et puis quoi encore? Il ne devrait pas y avoir de force militaire autre que l'armée!» s'emporte-t-il.

La scène de ménage se déroule en plein cœur de City Mall, un centre commercial flambant neuf implanté au cœur de Dora, un quartier majoritairement chrétien situé à l'est de Beyrouth. Mariés depuis deux ans, et bientôt parents, Gracia, 25 ans, et Georges, 34 ans, tous deux de confession chrétienne, ont tout pour s'entendre. Sauf quand il s'agit de politique.

Ici, dans la partie orientale de la capitale libanaise, les chrétiens sont pourtant restés en retrait par rapport aux événements sanglants de ces derniers jours. C'est dans les quartiers mixtes de Beyrouth-Ouest, ainsi qu'à Tripoli, au nord, que les combats se sont essentiellement concentrés entre chiites et sunnites. Chiites et druzes ont également pris les armes dans les montagnes du Chouf.

Mais si, au pic de la crise, durant le week-end de Pentecôte, les caddies de City Mall n'ont cessé de rouler, comme si de rien n'était, les tensions n'ont fait que creuser la fracture qui prévaut au sein de la communauté chrétienne, entre les partisans de la majorité et de l'opposition proche du Hezbollah.

«Nous, les chrétiens, sommes restés hors sujet», relève Jade Abou Jaoudé, un banquier chrétien qui réside à Dora. Il faut dire que le souvenir de la guerre fratricide qui opposa, en 1989-1990, les Forces libanaises de Samir Geagea aux soldats du général Michel Aoun continue à hanter les esprits. «C'est ici, à l'endroit même où je vous parle aujourd'hui, que se livrèrent, à l'époque, l'essentiel des combats», poursuit-il. De cette bataille particulièrement meurtrière, les chrétiens, qui représentent environ un tiers de la population du Liban multiconfessionnel, sortirent très affaiblis, et divisés.

Après une période d'accalmie, les tensions internes se sont à nouveau exacerbées en 2005, à la suite du retrait des troupes syriennes. De retour d'exil, Michel Aoun se rangea alors du côté du Hezbollah chiite tandis que Samir Geagea, libéré des geôles, et Amin Gemayel, chef des phalangistes, rallièrent la majorité pro-occidentale.

«Si, cette fois-ci, nous ne sommes pas intervenus, ce n'est pas par souci de neutralité, mais tout simplement parce que nous sommes réalistes. Franchement, face aux armes lourdes du Hezbollah, on est bien conscient qu'on ne fait pas le poids, avec nos quelques kalachnikovs. Je ne peux pas accepter qu'un groupe impose ses conditions à un autre groupe. Mais je sais qu'une nouvelle guerre serait destructrice pour nous», remarque Hadi Kahale, propriétaire d'une cave à vin, et partisan de la majorité parlementaire anti-syrienne. Mais les derniers événements, regrette-t-il, n'ont fait qu'exacerber les divisions internes à communauté chrétienne. «L'autre jour, une amie m'a appelé pour se féliciter de la réussite du Hezbollah, - qui a finalement obtenu que le gouvernement revienne sur sa décision de limoger le chef de la sécurité de l'aéroport et de démanteler le réseau de télécommunications parallèle. Je lui ai dit «stop!» et j'ai raccroché le téléphone. Depuis, on ne s'est pas reparlé», confie-t-il. «Aujourd'hui, quand on se retrouve avec des amis, on n'aborde nullement les sujets politiques pour éviter que les portes ne claquent», dit-il.

Exception culturelle du monde arabe, le Liban est le seul pays de la région où une communauté chrétienne exerça, par le passé, autant de responsabilités politiques et militaires. Mais leur influence s'est largement étiolée, leur nombre s'est réduit. Et, conséquence de la paralysie politique actuelle, le poste présidentiel, qui revient symboliquement à un chrétien, reste vacant depuis novembre 2007. «On se sent en minorité. Quand les musulmans se disputent, ce sont toujours les chrétiens qui paient», regrette Laurence Sabagh, une chrétienne à la retraite dont deux des quatre enfants ont préféré partir vivre à l'étranger.