Egypte

«Les chrétiens restent des Egyptiens de seconde classe»

Les attentats de dimanche contre deux de leurs églises sont les plus sanglants depuis des décennies. A la tristesse s’ajoute la colère pour les Coptes, dont le quotidien ne s’est pas amélioré sous le président Abdel Fattah al-Sissi

Dans la foule, devant le monastère copte de Saint Mina, près d’Alexandrie, la tristesse a cédé la place à la colère: des appels à la démission du ministre égyptien de l’intérieur, Magdy Abdel Ghaffar responsable de la sécurité; mais aussi d’autres slogans qui, renouant avec ceux de la révolution, exigent le départ du président-maréchal Abdel Fattah al-Sissi et le renversement du régime. Fattah al-Sissi, défenseur des chrétiens et champion de la lutte contre les islamistes? Pas pour les Coptes égyptiens endeuillés qui enterraient, à Alexandrie et à Tanta, les victimes des deux attentats du Dimanche des Rameaux, revendiqués par l’organisation de l’État islamique.

Lire: Le président égyptien déclare l’état d’urgence pour trois mois

L'Etat islamique revendique deux attentats contre des églises coptes en Egypte

Dès dimanche, le président égyptien a déployé des troupes un peu partout dans le pays, afin de protéger les églises chrétiennes après ces attentats, les plus sanglants contre la minorité orthodoxe copte depuis des décennies, qui ont tué 44 personnes et provoqué des dizaines de blessés. Dans un pays qui a vécu pratiquement toujours en état d’exception ces trente dernières années, le président a décrété l’instauration de l’état d’urgence pour une période de trois mois. Dans ses premières déclarations, au-delà des terroristes, il s’en est pris notamment à la presse égyptienne, coupable à ses yeux d’entretenir la peur en diffusant les images prises lors des attentats.

Depuis la destitution en 2013 de Mohamed Morsi, le président issu des Frères musulmans, les chrétiens égyptiens ont eu à subir de nombreuses attaques. En décembre dernier, après avoir pris pour cible une église copte au Caire (28 morts), l’État islamique avait affiché sa volonté les viser directement. En février, dans le nord de la péninsule du Sinaï, où opère l’État islamique, des centaines de chrétiens avaient été obligés du fuir après que les djihadistes ont mené contre eux une vaste campagne d’assassinats.

«Les forces de sécurité auraient pu agir plus efficacement. Elles savaient très bien que les chrétiens étaient désignés», note Timothy Kaldas, chercheur associé au Tahrir Institute for Middle East Policy. Dimanche, l’un des assaillants a été arrêté, et il a fait fait exploser la charge à l’entrée de la Cathédrale Saint Marc où il s’apprêtait à entrer et où se trouvait le pape copte d’Alexandrie Tawadros II. A Tanta, en revanche, c’est pratiquement devant l’autel qu’un autre kamikaze a déclenché sa ceinture explosive, couvrant de sang le prêtre qui officiait, Daniel Maher, et tuant même son fils, parmi 26 autres personnes.

Peu payés en retour

Au-delà de ces lacunes dans la sécurité, Timothy Kaldas met pourtant en avant d’autres motifs d’inquiétude: «Les attaques contre les Coptes sont une constante depuis des décennies. Mais le pouvoir actuel, en refusant d’entreprendre la moindre amélioration à leur égard, continue d’entretenir un terreau fertile pour qu’ils soient ainsi pris comme cible.»

La hiérarchie de l’Église copte, qui représente environ 10% des quelque 91 millions d’Egyptiens, a été parmi les plus enthousiastes à soutenir le coup de force de l’armée égyptienne qui a conduit à l’arrivée de Fattah al-Sissi. Les chrétiens ont pourtant été peu payés en retour, se voyant largement discriminés par la suite, comme lorsqu’il s’agit pour eux de bâtir des nouvelles églises ou en matière de persécution des auteurs des actes dont ils sont les victimes. «(L’ancien président) Hosni Moubarak était passé maître dans le jeu qui consistait à la fois à réprimer les islamistes et à se poser en leur concurrent, en jouant sur le même terrain qu’eux. Aujourd’hui, malgré la guerre implacable menée dans le Sinaï, Sissi est pris dans le même dilemme. Il continue de voir les chrétiens comme des citoyens de seconde classe», insiste Timothy Kaldas.

Trump, admirateur du maréchal Sissi

Ce n’est pas la vision des choses que défend l’administration américaine. La semaine dernière, recevant le président égyptien avec les honneurs, Donald Trump a passé sous silence les milliers d’arrestations, la torture et les exécutions dont s’est rendu coupable le régime actuel pour saluer le «travail fantastique» de Sissi en matière de lutte contre le terrorisme et de défense des chrétiens d’Orient. «Vous avez, avec les Etats-Unis comme avec moi-même, un grand ami et un grand allié», assurait le président républicain à l’endroit d’un président que Barack Obama avait refusé de recevoir à la Maison-Blanche.

Même avec une confrérie des Frères musulmans aujourd’hui décapitée et une opposition laminée, Abdel Fattah al-Sissi fait cependant face à un mécontentement quasi général, qui est loin de se limiter à une minorité copte aujourd’hui endeuillée. Alors qu’il a prêté allégeance à l’État islamique en 2014, et qu’il se considère depuis lors comme une «province» du califat, le mouvement djihadiste égyptien reste toutefois localisé dans le nord du Sinaï, dans une région de tout temps considérée comme périphérique, et laissée pratiquement à l’abandon, par les autorités égyptiennes. «Je ne vois pas vraiment un risque d’extension au reste de l’Egypte, analyse Timothy Kaldas. D’autant plus que le pouvoir est prêt à utiliser autant de force que nécessaire pour continuer de garder cette région isolée.»

Dans l’immédiat, cependant, les forces de sécurité auront d’autres préoccupations: Le pape François a prévu de se rendre en Egypte fin avril et semble résolu à maintenir son voyage. «L’Egypte nous a assuré que tout se passera pour le mieux, nous partons donc confiants», expliquait à cet égard l’archevêque italien Giovanni Angelo Becciu.

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