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Christiane Taubira, gloire et faux pas de la ministre de la Justice

Adulée à gauche de la gauche, la garde des Sceaux française est honnie par la droite. A qui elle vient de donner des armes contre le projet de mariage pour les couples homosexuels

La voix de Christiane Taubira est couverte par les applaudissements, qui absorbent ses derniers mots. Qui sont des vers. La ministre de la Justice a choisi de terminer son plaidoyer en faveur du mariage gay sur un poème de Léon-Gontran Damas, Guyanais comme elle: «L’acte que nous allons accomplir, a conclu Christiane Taubira, est beau comme une rose dont la tour Eiffel assiégée à l’aube voit enfin s’épanouir les pétales. Il est grand comme un besoin de changer d’air. Il est fort comme le cri aigu d’un accent dans la nuit longue.»

Ovation à gauche. Vêtue d’une veste verte, couleur de l’espoir, la garde des Sceaux savoure l’instant. Il est de ceux qui galvanisent et assoient la réputation d’une ministre. Elle a parlé sans lire ses notes, le regard fixé sur les opposants, le geste ample, déclamant son texte d’une voix qui déroule les mots d’un rythme lent. C’était mardi après-midi à l’Assemblée nationale, à l’ouverture du débat sur le mariage et l’adoption par les couples homosexuels, violemment combattu par la droite avec l’aide de 3000 amendements. Après une journée d’interruption, l’examen de la loi a repris vendredi matin. Les discussions dureront deux semaines, week-end compris: la majorité offre ainsi à l’opposition le temps du débat qu’elle réclame à hauts cris et pour lesquels elle dépêche ses plus vibrants orateurs.

Pour le gouvernement, Christiane Taubira est à la barre, porteuse de ce thème hautement emblématique de l’égalité et du progrès social. Après ce discours d’ouverture de «haute volée», comme l’a qualifié «L’Humanité», la gauche croyait tenir la personnalité qui allait faire corps avec le sujet à l’instar d’un Henri Guaino ou d’une Frigide Barjot à droite. Mais la Guyanaise a immédiatement commis un faux pas, stoppant net les éloges. La publication, par son ministère, d’une circulaire visant à faciliter l’acquisition de la nationalité française des enfants nés d’une mère porteuse à l’étranger, a provoqué l’une de ces violentes bourrasques médiatico-politiques dont les Français se font une spécialité. Car pour les opposants au mariage gay, la gestation pour autrui (GPA), interdite en France, c’est le diable; pire encore que la procréation médicalement assistée (PMA), autorisée pour les couples hétérosexuels.

Or la droite et les milieux catholiques estiment que le «mariage pour tous» pave la voie à la PMA pour les couples lesbiens, puis à la GPA pour les couples d’hommes. Depuis des semaines, l’exécutif, Christiane Taubira en tête, démine consciencieusement le terrain. Le débat sur la PMA a été repoussé au printemps, il arrivera au parlement via une loi sur la famille. Quant à la GPA, l’exécutif a juré sur tous les tons qu’il n’était pas question d’ouvrir cette possibilité à quiconque.

Mais la circulaire a relancé le débat. Mercredi dans l’hémicycle, les orateurs se sont déchaînés contre Christiane Taubira. Ce n’est pas la première fois: femme de conviction au caractère bien trempé, elle incarne une gauche qui s’assume, fière de ses valeurs. De ce fait, elle est depuis sa nomination une cible privilégiée de la droite. «Les masques sont tombés», a lancé Jean-François Copé, le patron de l’UMP. «Hypocrisie», «dissimulation», ont crié les députés de l’opposition, tandis que les exhortations à la démission fusaient. Interpellé à l’heure des questions, le premier ministre Jean-Marc Ayrault a laissé Christiane Taubira se montrer seule en première ligne. Face aux attaques, elle est un roc. Ancienne indépendantiste, cette politicienne, qui a connu la vie dans la clandestinité et donné son nom à la loi qui reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, sait se défendre. Elle ironise sur sa propre capacité à répéter sans se lasser que le gouvernement est «absolument opposé» à la GPA. La garde des Sceaux décortique aussi la manœuvre, soulignant qu’elle a présenté la circulaire quinze jours plus tôt en commission parlementaire, sans susciter le moindre émoi.

N’empêche. Erreur de communication, mauvais timing ou impair, l’affaire fait désordre. Elle renvoie aux ratés de communication du début du quinquennat qui ont contribué à la baisse de popularité de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault. Et elle écorne la cote naissante de Christiane Taubira, 61 ans ce 2 février, qui a déjà fait souffler le chaud et le froid en d’autres occasions. Notamment lorsqu’elle s’était désolidarisée de la politique d’expulsion des Roms menée par son collègue de l’Intérieur Manuel Valls, avant de devoir afficher sa bonne entente avec lui sur le dossier corse.

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