Dans le cadre d’un événement organisé dans ses locaux le 18 novembre dernier, Le Temps s’est associé au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour en apprendre davantage sur la manière dont cette organisation humanitaire, fondée en 1863 par Henry Dunant, vient en aide aux victimes de la guerre et de la violence. A cette fin, nous avons sollicité Christine Cipolla, qui dispose d’une longue expérience du travail mené par le CICR sur le terrain. Cet entretien, dont vous pouvez retrouver un extrait ci-dessous, a été mené par le reporter de guerre Boris Mabillard.

L’environnement dans lequel le CICR évolue est-il en plein bouleversement?

Christine Cipolla: Aujourd’hui encore, il existe des zones de guerre, des régions en proie à la violence, où l’action du CICR demeure indispensable. Je travaille au CICR depuis seize ans, dont quatorze passés sur le terrain. Notre environnement opérationnel a considérablement évolué au fil des années. J’ai assisté à une profonde transformation de l’action humanitaire. Les conflits tels que nous les connaissions avant, dans lesquels deux parties s’affrontaient, sont désormais minoritaires. Aujourd’hui, de nombreux groupes armés sont impliqués dans les conflits, ce qui complique encore notre travail. Nous devons négocier avec un très grand nombre de personnes pour parvenir à apporter de l’aide aux populations touchées. Notre métier aussi a évolué. Il y a quelques années, nous étions tous très polyvalents. Aujourd’hui, on a beaucoup d’experts et de nouveaux métiers ont été créés pour faire face à l’évolution et à la complexification des crises humanitaires.

Le CICR est présent en Afghanistan depuis 1987. En quoi consiste sa mission sur place aujourd’hui?

C. C.: Avec près de 1800 membres de notre personnel déployés à travers le pays, l’Afghanistan est le plus vaste terrain opérationnel du CICR. Ce pays a connu de nombreux bouleversements auxquels nous avons dû nous adapter. Notre action se concentre autour de trois axes: la protection de la population civile, notamment à travers les visites aux détenus et le rétablissement des liens familiaux – le conflit ayant séparé de nombreuses personnes –; la conduite des hostilités et le respect du droit de la guerre et donc des Conventions de Genève par toutes les parties; et enfin l’assistance humanitaire, notamment dans le domaine de la santé, en collaboration avec le Croissant-Rouge afghan – un axe que nous allons renforcer en triplant nos efforts en la matière.

Le pays semble avoir sombré dans le chaos depuis le retour au pouvoir de l’Emirat islamique d’Afghanistan…

C. C.: Les besoins humanitaires ont augmenté de façon exponentielle, et nous allons d’ailleurs multiplier par deux le budget affecté à nos opérations dans le pays. Mais nous ne sommes plus qu’une poignée d’organisations humanitaires sur place. En fait, on est face à un paradoxe: la situation est plus calme qu’avant, il n’y a plus de combats comme par le passé, mais de nouvelles menaces pèsent sur la sécurité. En outre, le système économique ne fonctionne plus car les budgets ont été gelés depuis la prise du pouvoir par l’Emirat islamique d’Afghanistan. Selon le Programme alimentaire mondial, 47% de la population afghane est en situation de grave insécurité alimentaire. Le désespoir gagne du terrain parmi les Afghans, notamment les femmes. Les banques sont fermées et les salaires ne sont pas versés. L’augmentation du coût de la nourriture, l’aggravation des pénuries de fournitures médicales essentielles, le non-paiement des fonctionnaires depuis cinq mois, le nombre croissant de personnes contraintes de vendre leurs effets personnels sur les marchés pour survivre sont autant de signes d’une catastrophe humanitaire imminente. Le système de santé du pays est saturé et a déjà eu du mal à faire face aux conséquences du conflit ainsi qu’à la pandémie de Covid-19, qui se poursuit. Une grande partie de notre travail humanitaire en Afghanistan consiste à soutenir les établissements de santé locaux avec l’aide du Croissant-Rouge afghan.

Vous vous êtes rendue en Afghanistan il y a moins d’un mois. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée durant votre visite?

C. C.: J’ai beaucoup parlé avec mes collègues sur place. Et j’ai noté chez eux une certaine peur face à l’avenir. En ce qui concerne les femmes, dès l’arrivée au pouvoir de l’Emirat islamique d’Afghanistan, le CICR a insisté auprès du nouveau gouvernement sur le fait qu’elles devaient pouvoir continuer à travailler. Et nous avons reçu l’assurance de ce dernier que ce serait le cas.

On constate que peu d’organisations humanitaires maintiennent leur présence dans les contextes de guerre…

C. C.: Le CICR est souvent la dernière organisation humanitaire encore présente sur le terrain lors d’un conflit. La manière dont le CICR travaille est unique. Nos principes de neutralité, d’indépendance et d’impartialité, le dialogue que nous entretenons avec toutes les parties ainsi que notre mandat très spécifique nous permettent d’intervenir sur les lignes de front, de fournir une assistance vitale aux personnes vivant dans des zones contrôlées par des groupes armés, de soutenir les établissements de santé situés dans ces zones et de renforcer la connaissance et le respect du cadre juridique applicable par ces groupes.

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En Afghanistan, vous dialoguez aussi avec le nouveau pouvoir en place?

C. C.: Nous sommes en contact avec des représentants de l’Emirat islamique d’Afghanistan pour pouvoir aider la population. Cela nous permet aussi d’assurer notre sécurité. Pour accéder aux personnes démunies où qu’elles se trouvent, nous devons obtenir des garanties de sécurité de la part de toutes les parties. Ce dialogue, nous l’entretenons également afin de promouvoir le respect du droit international humanitaire.

Les Etats doivent eux aussi continuer de dialoguer avec l’Afghanistan. C’est le seul moyen d’empêcher que les services essentiels, tels que les soins de santé et l’éducation, ne s’effondrent totalement. Les considérations politiques ne doivent pas faire obstacle à l’action humanitaire. Une solution politique doit être trouvée pour éviter une catastrophe humanitaire aux conséquences irréversibles.

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Comment le CICR va-t-il s’adapter aux nouvelles formes de guerre que l’on voit émerger?

C. C.: C’est une question clé. Les guerres sont de plus en plus complexes. La question de la protection des données se pose à nous de manière pressante. De même, les technologies numériques font partie des nouvelles réalités que les organisations humanitaires doivent prendre en compte dans l’élaboration de leurs programmes et opérations. Ces technologies peuvent engendrer de nouvelles vulnérabilités ou exacerber celles qui existent déjà en alimentant la désinformation et les discours de haine en ligne à une vitesse et une échelle sans précédent. Cela est particulièrement préoccupant dans les situations de crise, où l’information peut influencer la dynamique et les comportements sur le terrain. Ces dix dernières années, on a également assisté à une urbanisation très nette des conflits, avec des villes partiellement détruites et d’innombrables victimes parmi la population civile alors même que celle-ci doit être protégée en tout temps. Nous nous adaptons constamment au moyen de nouveaux outils, notamment juridiques, dont nous disposons.


Comment faire un legs pour soutenir les plus démunis?

En marge de cet événement, une discussion a été organisée avec Me Françoise Demierre Morand, notaire au sein de l’étude Gampert Demierre Moreno, pour répondre aux nombreuses questions des participants sur la marche à suivre pour bien planifier sa succession.

«Généralement, on rédige un testament quand on devient parent ou quand on commence à disposer de biens, a-t-elle expliqué. La première étape consiste à faire l’inventaire des biens détenus, établir la liste des héritiers et définir les règles à appliquer. Ensuite, il est recommandé de consulter un notaire, de façon à vous assurer que le testament reflète effectivement votre volonté, mais aussi pour vérifier qu’il est conforme aux dispositions légales en vigueur.»

Est-il par exemple possible de faire don d’une partie ou de la totalité de sa succession à des organisations, notamment si on ne dispose pas d’héritier proche? «Il est possible de faire un legs à tout organisme doté d’une personnalité juridique. C’est très simple, il suffit de le préciser dans votre testament. Vous pouvez assortir votre legs d’une condition de votre choix, par exemple demander qu’il serve à financer l’action humanitaire menée en Ethiopie. Il est toutefois vivement conseillé de contacter l’organisation en question afin de vérifier la faisabilité de votre projet. Il se peut en effet que ladite organisation ne soit plus active dans le pays demandé dans dix ou quinze ans.»

Vous souhaitez en savoir plus? Consultez le compte rendu de la discussion en ligne, ou contactez Marie-Jo Girod, responsable des legs et héritages au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), à l’adresse mgirodblanc@icrc.org, ou encore visitez la page www.cicr.org/legs.