Au sein de l’exécutif, un ministre de l’Intérieur sert d'habitude de paratonnerre. C’est vers lui que convergent les informations sensibles, les affaires politico-judiciaires et les colères populaires, avec pour mission de protéger le sommet de l’Etat. Schéma inverse dans le cas de Christophe Castaner, nommé à ce poste le 16 octobre 2018 en remplacement de l’ex-maire de Lyon démissionnaire, Gérard Collomb. L’élu des Alpes-de-Haute-Provence de 53 ans, ex-figure socialiste ralliée à Emmanuel Macron avant même son annonce de candidature présidentielle en 2016, ressemble de plus en plus à une étincelle ambulante qui rallume les braises sociales à force de déclarations et de comportements intempestifs.

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Dernier exemple en date: sa dénonciation quasi en temps réel, mercredi 1er mai, d’une «attaque» contre l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière par des commandos de manifestants. «On a agressé le personnel soignant et blessé un policier mobilisé pour le protéger. Indéfectible soutien à nos forces de l’ordre: elles sont la fierté de la République», avait tweeté le ministre, se félicitant de l’intervention des forces de l’ordre «pour sauver le service de réanimation».

Accusation démentie

Salve d’indignation devant cet épisode attribué aux anarchistes des «black blocs»… jusqu’à ce que l’examen des faits ruine, jeudi, cette accusation. Oui, des heurts ont bien eu lieu sur le boulevard situé devant l’établissement hospitalier. Oui, une grille a bien été forcée dans le tumulte du cortège formé par les syndicats et les «gilets jaunes» pour la Fête du travail, émaillée de violence. Mais «l’attaque» était en fait une ruée de manifestants cherchant à échapper aux gaz lacrymogènes de la police. Tous les suspects interpellés ont été relachés. Bref, un dommage collatéral spectaculaire sur le moment, mais sans gravité, malgré quelques dégâts matériels.

Pour stopper court aux rumeurs de manipulation, Christophe Castaner a ensuite corrigé ses propos, requalifiant l’incident de la Pitié-Salpêtrière en «incursion». Las! Revoici ce politicien aux faux airs de Jean-Paul Belmondo dans le collimateur des opposants de tous bords. Lesquels réclament sa démission en énumérant ses faux pas depuis son arrivée place Beauvau, le siège du Ministère de l’intérieur, à deux pas du palais présidentiel de l’Elysée. Premier reproche: la personnalité extravertie de ce Méridional qui, lorsqu’il avait 20 ans, jouait abondamment au poker et côtoyait des caïds à Manosque, où il a grandi… plus voyou que flic à l’époque. Un comportement «fil du rasoir» de nouveau à l’honneur en mars, lorsqu’il a été piégé dans une boîte de nuit parisienne en train d’embrasser une inconnue.

Le goût de la mise en scène

Second motif d’énervement: son goût des formules chocs, de la communication et de la mise en scène, éprouvé lors de son passage comme porte-parole du gouvernement (octobre 2017-octobre 2018) et illustré par la photo le montrant de dos, tel un sauveur, à l’intérieur de Notre-Dame de Paris après l’incendie du 15 avril (il était à Mayotte le jour de la catastrophe). Troisième sujet de contentieux: le manque d’empathie de cet ex-élu de gauche pour les «gilets jaunes», dont il a comparé la mobilisation à une «sorte de monstre qui est sorti de sa boîte et continue à s’agiter». Un «monstre» contre lequel il a toujours justifié le recours aux lanceurs de balles de défense, les fameux LBD 40 de fabrication helvétique.

Le dossier Castaner est alimenté par deux doutes majeurs. Le premier porte sur les conditions de sa nomination, après la brusque démission de Gérard Collomb, qui avait tiré le signal d’alarme en évoquant, lors de son départ, «un risque de guerre civile» et une situation «susceptible de devenir irréversible d’ici à cinq ans». «Castaner doit tout à son statut de proche de Macron et au fait que personne ne voulait du poste. Personne ne l’a jamais cru compétent en matière d’ordre public», déplorait ces jours-ci sur France Info un ancien patron de la police nationale.

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Second doute, qui découle du premier: sa marge de manœuvre par rapport à son adjoint, l’ancien chef du renseignement intérieur Laurent Nuñez, présenté comme le «vrai» ministre. L’homme qui attise les colères françaises était supposé être un rempart pour le président. Or chacune de ses sorties publiques donne des armes à ses opposants, deux ans pile après l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence, le 7 mai 2017.