Médias

Christophe Deloire: «Ne laissons pas s’instaurer un climat d’impunité pour les meurtres de journalistes»

Le secrétaire général de Reporters sans frontières appelle à un sursaut face aux assassinats de journalistes qui se multiplient en Europe

Le 16 octobre 2017, la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia périssait dans l’explosion de sa voiture. Le 21 février dernier, le Slovaque Jan Kuciak et sa compagne tombaient sous les balles. Ce week-end, on apprenait la mort d’une jeune journaliste bulgare, Viktoria Marinova, alors que la Turquie accusait l’Arabie saoudite d’avoir tué le journaliste Jamal Kashoggi à Isbanbul. Une digue a-t-elle cédé en Europe? L’analyse de Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), organisation qui travaille à une déclaration sur l’information et la démocratie, qui sera rendue publique le 11 novembre prochain.

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Le Temps: L’Europe est-elle devenue un continent aussi dangereux que les autres pour les journalistes?

Christophe Deloire: L’Europe reste l’endroit où la liberté de la presse est la mieux respectée. La sidération face au fait que des journalistes puissent y être assassinés n’en est que plus forte. Si le parquet bulgare confirme le mobile du meurtre de Viktoria Marinova, ce serait le troisième journaliste tué au sein de l’Union européenne (UE) en une année. Le point commun entre ces assassinats: les victimes enquêtaient sur des affaires de corruption, d’évasion fiscale ou de détournement de fonds avec des ramifications européennes.

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Il aurait pu y avoir une quatrième victime cette année si la police italienne n’avait pas déjoué le projet d’assassinat de la mafia contre le journaliste italien Paolo Borrometi. Dans ce contexte, il est d’autant plus inquiétant que le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, veuille remettre en question la protection policière de l’écrivain Roberto Saviano parce qu’il ose critiquer le leader de la Ligue.

Cette inquiétante série européenne a-t-elle des précédents?

Tragiquement, la mort de la Bulgare Viktoria Marinova est intervenue douze ans exactement après celle de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, grande critique du Kremlin. Depuis, des lampistes ont été condamnés mais les commanditaires de ce crime n’ont pas été inquiétés et 34 autres journalistes russes ont subi le même sort qu’Anna Politkovskaïa. La Russie n’est pas dans l’UE, mais on voit le résultat si on laisse s’instaurer un climat d’impunité.

Faut-il laisser les enquêtes aux pays concernés?

Il n’y a pas d’autre choix selon le droit international. Les Etats sont responsables de la sécurité sur le territoire. Cela inclut le devoir de protéger les journalistes et de poursuivre les attaques contre les professionnels de l’information. RSF avait demandé aux autorités bulgares de protéger les deux journalistes d’investigation qui enquêtaient sur le détournement de fonds européens et qui ont été invités sur le plateau de Viktoria Marinova. Au lieu de cela, il y a quinze jours, ils ont été brièvement arrêtés. Nous appelons le gouvernement bulgare à placer sous protection policière les collègues de Viktoria Marinova. Car aujourd’hui en Bulgarie, comme en Slovaquie, les journalistes sont pris en tenailles entre le crime organisé et le pouvoir qui ne les défend pas.

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Comment briser ce huis clos?

Il faut une pression politique sur les pays où les journalistes sont intimidés et menacés. Les condoléances et les discours navrés ne suffisent plus. Le modèle européen est clairement en érosion. L’Europe doit défendre plus vigoureusement ses valeurs et ses règles communes. Cela vaut aussi à l’égard de la Pologne, où l’audiovisuel public a été transformé en organe de propagande du parti au pouvoir, et de la Hongrie, où les médias privés ont été accaparés par des oligarques proches du premier ministre, Viktor Orban.

Les atteintes à la liberté de la presse ne se limitent pas à l’ancienne Europe de l’Est. Vous mentionnez vous-même l’Italie, l’un des pays fondateurs de l’UE. Que faire quand de plus en plus de gouvernements s’en prennent aux médias?

Il y a un combat très clair entre adversaires et défenseurs de la liberté de la presse. De trop nombreux dirigeants croient qu’il est électoralement payant de s’attaquer aux journalistes. La critique des médias est légitime mais elle ne doit pas se transformer en incitation à la haine. Dans cette bataille, la population doit se réveiller. Il y a des sursauts. J’étais à Malte quand les gens sont sortis dans la rue après la mort de Daphne Caruana Galizia et à Bratislava lors des mobilisations citoyennes après l’assassinat de Jan Kuciak. Le meurtre d’un journaliste ne touche pas seulement une corporation mais porte atteinte au droit à être informé correctement. C’est l’un des piliers de la démocratie.

Constatez-vous une corrélation entre les discours politiques ciblant les médias et les attaques contre les journalistes?

En Bulgarie, en dernière position au sein de l’UE dans notre baromètre de la liberté de la presse, comme en Slovaquie, nous ne pouvions pas dire que nous n’étions pas prévenus. Avant le meurtre de Jan Kuciak, l’ancien premier ministre Robert Fico déversait son fiel contre les journalistes à chaque question qui lui déplaisait. L’an dernier, le président tchèque a menacé les journalistes avec une fausse kalachnikov lors d'une conférence de presse. Il a ensuite parlé d’une mauvaise blague.

La disparition du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, qui a sans doute été tué à l’intérieur du consulat du royaume à Istanbul, relève-t-elle de la même logique?

S’il se confirme, ce meurtre serait un crime d’Etat d’un autre âge. Le fait de régimes despotiques qui éliminent leurs opposants, y compris à l’étranger. On pensait cet âge presque révolu mais avec l’affaiblissement des démocraties, les régimes autocratiques se sentent de plus en plus légitimés, même dans leurs actes les plus vils.

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