Sur le cerveau, Christophe Habas est intarissable. «Un monde inextricable se démène sous notre crâne pour essayer de faire de nous des citoyens» explique ce médecin spécialiste en radiologie, éminent professeur d’imagerie cérébrale. Moment de réflexion. Derrière nous se dresse la colonne de La Bastille, rappel de la ferveur révolutionnaire de 1789 dans laquelle nombre de francs-maçons furent, jadis, aux avant-postes de la République française naissante et combattante. Le «grand maître» du Grand Orient de France – ou GO – sourit de la soi-disant puissance que les médias, et tous ceux que le secret fascine, attribuent encore aujourd’hui à la première obédience maçonnique de l’Hexagone, crée en 1773.

Les théories du complot

Qui dit année électorale, plus encore présidentielle, dit remontée à la surface de toutes les théories du complot sur le rôle joué, dans les coulisses du pouvoir et des appareils politiques, par les frères qu’il dirige depuis son élection, pour un premier mandat de trois ans, en août 2016: «Je sais ce que l’on pense de nous poursuit-il. Mais la franc-maçonnerie est aujourd’hui comme le cerveau que je passe mes journées à radiographier. Nos symboles, nos rituels, tout est public. On en connaît tous les recoins. Beaucoup d’étudiants en quête de sens nous posent des questions et demandent des informations. Et toutes les sensibilités politiques s’expriment au sein du Grand Orient, de ses loges, et de ses régions à travers le monde».

Les francs-maçons sont mondialisés

Christophe Habas, 50 ans, est un des «pontes» de l’Hôpital parisien des Quinze-vingts, héritier d’un hospice fondé au treizième siècle par Saint-Louis. Il sera, le 1er avril prochain, l’invité du Grand Orient de Suisse. Il ira ensuite aux Etats Unis et au Canada y rencontrer les frères basés outre-atlantique. Les francs-maçons sont de longue date mondialisés. Tremplin parfait d’influence? «Que sommes-nous sinon un espace de sociabilité, un lieu de réflexion et d’action collective? Nous ne sommes plus à l’époque de la franc-maçonnerie triomphante de la Troisième république Française (1870-1940). Tout est fragmenté. En politique, les logiques des partis, symbolisées chez nous par les primaires, ont repris le dessus sur l’entraide entre frères».

Que les adeptes d’une aventure intellectuelle?

On a envie de lui dire qu’on connaît le refrain. Le Grand Orient lisse depuis des lustres sa réputation d’organisation citoyenne ouverte, forte d’environ 50 000 membres (moyenne d’âge 45 ans). Même si, dans la réalité, son cœur penche vers la gauche et le PS, tandis que la Grande loge de France recrute à droite. Les 170 000 francs-maçons français, répartis dans prés de 5000 loges ne seraient donc que les adeptes d’une aventure intellectuelle? L’association étroite entre la noblesse d’Empire et la franc-maçonnerie, liguées jadis ensemble contre l’Eglise catholique et la monarchie serait donc restée sans conséquence? La politique et le pouvoir ne seraient plus dans la ligne de mire des «frères»?

On glisse le nom de Manuel Valls

Voire. «Nous avons des choses à dire, oui», confesse Christophe Habas, pour qui «l’Europe, par exemple, a un problème de déficit démocratique». Fine barbe d’intellectuel, manières soignées de praticien attentif à ses patients et prudent au moment de formuler un diagnostic, le grand maître se veut le chantre d’une tranquille modernité maçonnique. On glisse le nom de Manuel Valls, dont l’itinéraire maçonnique au sein d’une loge baptisée «Ni maîtres ni Dieux» doit beaucoup à son ami de toujours, le criminologue Alain Bauer, un ancien grand maître du GO. L’intransigeance laïque de l’ancien premier ministre aujourd’hui candidat n’a-t-elle pas été forgée dans les couloirs du siège historique du GO, rue Cadet à Paris, légué à l’ordre par le Prince Murat?

«On se trompe à vouloir faire de la maçonnerie un unique instrument de pouvoir corrige notre interlocuteur, formé dans les années 90 à la loge Victor Schoelcher en hommage à celui qui fit abolir l’esclavage. J’ai rencontré des membres de la communauté musulmane au GO. Nous avons plusieurs fois invité l’Imam de Drancy Hassen Chalgoumi (critiqué par de nombreux fidèles pour ses positions d’ouverture). En fait, rester trop secret nous nuit. Même si nous assumons pleinement notre tradition de laïcs engagés».

Quid de la place des femmes

Parlons sujets de société alors. Le nouveau grand maître a, depuis six mois, plusieurs fois invité ses frères à débattre davantage à l’approche de la présidentielle. Quid de la place des femmes, longtemps prohibées dans les loges du Grand Orient, où les sœurs forment moins de 3% de l’effectif? Quid des rapports avec l’église catholique, que la franc-maçonnerie a si longtemps combattue? «Des femmes sont initiées depuis plusieurs années. Et nous partageons avec les religions le souci des valeurs, du rituel, des racines historiques».

Le grand maître plaide l’utopisme

Un détour par la police et la justice française où la franc-maçonnerie a la réputation d’être si bien représentée que les promotions sont souvent connues – avant d’être officialisées – des 35 sages qui épaulent le grand maître dans le conseil du Grand Orient. Christophe Habas prend une mine d’avocat. Pour plaider l’utopisme:

«Il n’y a plus de volonté politique pour changer le monde. On cherche juste à l’administrer. Or la médecine du cerveau et la science me prouvent chaque jour que tout change, que nous devons oser repenser nos certitudes. La franc-maçonnerie a l’obligation de penser dans la diversité et la modernité. Certaines loges sont plus ésotériques que d’autres. Mais les frères sont toujours, en leur sein, à égalité». Certains secrets restent bien gardés.


Profil

1966: En octobre, naissance à Paris

1986: Commence des études médecine

1993: Entrée en franc-maçonnerie au Grand Orient de France, loge Victor Schoelcher

2007: Spécialité en radiologie. Chef du service d’imagerie cérébrale à l’Hôpital parisien des Quinze-Vingts

2016: En août, élu grand maître du Grand Orient de France par 24 voix sur 35 conseillers de l’ordre.