Corruption

Chuck Blazer, le roi déchu du foot américain

Personnage flamboyant et rabelaisien, Chuck Blazer est l’étincelle qui a mis le feu à la FIFA. Cet ancien ponte du ballon rond a pillé son organisation, la CONCACAF, en toute impunité durant plus de 20 ans

La pile de chèques était immense. Chef de projet à la CONCACAF, l’association faîtière du foot d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes, Mel Brennan se trouvait à Los Angeles pour la Coupe d’or de 2002, le tournoi régional de l’organisation, lorsqu’on lui a glissé la liasse. «Notre contrôleur financier m’a demandé de les faire signer par mon chef, Chuck Blazer, raconte-t-il. En chemin, j’ai jeté un coup d’oeil: les chèques avaient tous été émis par la CONCACAF. Leurs montants s’élevaient à 50’000, 80’000, 145’000 dollars.» Une fois sa tâche effectuée, il demande au comptable comment l’organisation fait pour distingues ses frais des dépenses personnelles de son secrétaire général. «Nous ne le faisons pas», lui répond-il.

Numéro 2 de la CONCACAF de 1990 à 2011 et membre du comité exécutif de la FIFA de 1996 à 2013, l ‘homme âgé aujourd’hui de 70 ans a mis en place une vaste opération d’enrichissement personnel sur le dos de son organisation. Arrêté en 2011, il a plaidé coupable et accepté de coopérer avec les autorités américaines. Cela a débouché sur l’arrestation la semaine dernière à Zurich de plusieurs officiels liés à la FIFA et la démission de son chef, Sepp Blatter.

S’il se trouve au coeur d’un gigantesque scandale de corruption, la carrière de ce grand homme à la barbe fournie et aux cheveux gris en bataille a débuté de façon anodine. Diplômé en comptabilité de l’Université de New York, ce natif du Queens a grandi dans le quartier juif de Rego Park, où ses parents possédaient un kiosque à journaux. Marié à sa petite amie d’adolescence, il s’est lancé en 1970 dans la commercialisation de badges avec des smiley et d’objets promotionnels, comme des cendriers ou des linges de bain ornés de logos.

Il ne s’est intéressé au foot qu’en 1976, lorsque son fils s’est mis à jouer pour le club de Westchester County. Il en est devenu le coach, rejoignant rapidement les rangs de l’Eastern New York Soccer Association. A l’époque, le sport n’intéresse pas grand monde aux Etats-Unis: les équipes jouent devant des stades à moitié vides et les sponsors ne se pressent pas au portillon. Tout cela change en 1984 lorsque Chuck Blazer se fait élire à la vice-présidence de la Fédération américaine de football.

En 1984 et 1985, l’équipe nationale américaine prend part à 19 matches internationaux, contre deux entre 1981 et 1983, et se qualifie à la Coupe du monde de 1990 pour la première fois en 40 ans. En 1989, Chuck Blazer décide de voir plus grand encore, réussissant à placer son ami Jack Warner, qui dirige le football trinidadien, à la tête de CONCACAF. Lui-même obtient le poste de secrétaire général.

Il laisse alors libre cours à son appétit du gain. Le 31 juillet 1990, il signe un contrat qui lui assure une commission de 10% sur tous les revenus générés par l’organisation. L’argent lui est versé par l’entremise d’une société écran appelée Sportvertising, basée aux Îles Cayman. A son arrivée, CONCACAF ne génère que 140’000 dollars par an, un montant qu’il fera passer à 60 millions de dollars d’ici à 2011, en multipliant les contrats avec les chaînes de TV, en créant la Coupe d’Or et en améliorant l’image du football aux Etats-Unis. Le pays finit même par héberger la Coupe du monde en 1994.

Il installe les bureaux de l’organisation au 17e étage de la Trump Tower, un gratte-ciel new-yorkais et s’arroge deux appartements au 49e étage, dont l’un est occupé uniquement par ses chats. «Il avait séparé les employés en deux groupes, raconte Mel Brennan. L’équipe A était composée de gens compétents chargés de mener des projets à bien, l’équipe B passait ses journées à traîner dans les bureaux en attendant que Chuck Blazer fasse une apparition. Lui-même travaillait en sous-vêtements depuis son appartement, ne communiquant avec nous que par instant messenger.» L’association lui paye aussi des condos de luxe à Miami et aux Bahamas. Entre 1996 et 2011, CONCACAF lui a versé 20,6 millions de dollars.

Il adopte un style flamboyant, prenant l’habitude de se promener avec un perroquet appelé Max sur l’épaule, d’arborer des chemises Donald Duck ou de voyager en première classe avec sa nouvelle petite amie, l’actrice Mary Lynn Blanks. Il tient un blog, où on le voit en compagnie de Nelson Mandela, de Dr Ruth ou de Miss Univers 2011. En 2010, il rencontre Vladimir Poutine au Kremlin, alors que la Russie est en lice pour obtenir la Coupe du monde de 2018. «Il m’a regardé avec un air sérieux et m’a dit: ‘Vous savez que vous ressemblez à Karl Marx?’», écrit-il sur son blog.

«Derrière ses airs de père Noël jovial, il vivait comme Caligula, se rappelle Mel Brennan. Il avait un manoir sur Long Island, entre celui de Puff Daddy et de Donna Karan, s’amusait à garder en permanence plusieurs petites amies à sa botte et se permettait de fréquentes sautes d’humeur, surtout lorsqu’il pensait qu’on cherchait à s’en prendre à son argent.»

Le système commence à prendre l’eau en 2011. En mai de cette année là, Chuck Blazer dénonce Jack Warner auprès de la FIFA, l’accusant de corruption. Mais les autorités sont déjà à ses trousses. Quelques mois plus tard, il se fait intercepter par des agents fiscaux et du FBI alors qu’il dévale la cinquième avenue, à Manhattan, en scooter motorisé. Confronté à la possibilité d’écoper de 20 ans de prison, il accepte de coopérer avec les autorités et démissionne de la CONCACAF.

Les enquêteurs lui demandent notamment de se rendre aux Jeux olympiques de Londres, l’été suivant, muni d’un porte-clefs avec un micro pour enregistrer les conversations des dirigeants du football mondial. En échange, il n’a pour l’heure écopé que d’une amende de 1,9 million de dollars. En 2013, il renonce à son poste à la FIFA également.

Pesant plus de 180 kilos, souffrant d’un cancer du côlon et de diabète, il a plaidé coupable le 23 novembre 2013 de corruption, de fraude, de racket et de blanchiment d’argent devant un tribunal de Brooklyn. «Entre 2004 et 2011, j’ai accepté, avec d’autres membres du comité exécutif de la FIFA, des pots-de-vin en lien avec la sélection de l’Afrique du Sud comme pays hôte pour la Coupe du monde de 2010», a-t-il dit lors de l’audition, rendue publique mercredi.

Il a également reconnu avoir reçu des paiements illicites entre 1993 et le début des années 2000 lorsqu’il était chargé d’octroyer les droits de retransmission de la Coupe d’Or et avoir facilité un pot-de-vin de la part du Maroc, qui cherchait à obtenir la Coupe du monde de 1998.

L’Américain, qui est actuellement hospitalisé, n’a peut-être pas livré tous ses secrets. Il possède plusieurs comptes bancaires à l’étranger auxquels les enquêteurs américains ne se sont pas encore intéressés, lit-on dans la retranscription de l’audition de novembre 2013. Le New York Times et la chaîne ABC, pensent que la justice américaine veut le garder au chaud pour l’utiliser comme témoin lorsqu’elle décidera de s’en prendre au plus gros poisson de tous: Sepp Blatter.

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