Il était le héros du journalisme indien. Défenseur des grandes causes, patron d’un magazine aux enquêtes redoutables et écrivain de renom, Tarun Tejpal, 50 ans, avait acquis ses lettres de noblesse. Il incarnait une gauche progressiste et égalitaire dans une Inde en pleine mutation. Courageux et engagé, l’homme aux cheveux longs noués en catogan et à la barbe poivre et sel a révolutionné le paysage médiatique. Mais le parcours de ce combattant pour la liberté de la presse s’est effondré, une nuit, dans un hôtel de luxe en bordure de mer. Une jeune journaliste de sa rédaction l’a accusé de deux agressions sexuelles, commises dans l’ascenseur de l’hôtel. Dans une Inde secouée par d’incessantes affaires de viol, l’événement est vécu comme un choc, et le scandale défraie la chronique.

Les faits reprochés remontent à la mi-novembre, en marge d’un forum intitulé ThinkFest qui se déroulait à Goa sous l’égide de Tehelka, le magazine d’information de Tarun Tejpal. Souhaitant obtenir des excuses, la jeune journaliste a écrit un e-mail à ses supérieurs pour relater les agressions imputées. En réponse, Tarun Tejpal a d’abord admis les faits: «Une erreur de jugement, une terrible mauvaise interprétation de la situation, ont conduit à un incident malheureux.»

Dans la foulée, il s’infligeait sa punition: il se retirerait de son poste pour six mois. Tentant d’éteindre l’incendie, son bras droit, Shoma Chaudhury, a assuré que «l’incident avait été traité en interne». Mais les deux associés ont été accusés d’hypocrisie par l’opinion, dans un contexte où Tehelka s’est fait le défenseur des femmes victimes d’agressions. Tarun Tejpal a alors été l’objet d’un véritable lynchage médiatique, avant même d’avoir été jugé. L’écrivaine et militante Arundhati Roy n’a pas épargné son ancien ami, qui avait publié son célèbre roman Le Dieu des petits riens: «Il y a eu deux viols: celui de la jeune journaliste et celui des valeurs et de la ligne éditoriale de Tehelka.» Si la jeune journaliste n’a pas déposé plainte, elle a col­laboré avec la police de Goa, qui a ouvert une enquête de son propre chef pour viol et agression sexuelle.

Marié et père de deux filles, Tarun Tejpal a débuté sa carrière dans les années 1980. Il a travaillé pour l’hebdomadaire India Today avant de cofonder le concurrent Outlook. En mars 2000, il lance le site Tehelka.com. «Il a été le plus grand journaliste de l’histoire de l’Inde indépendante avec Operation West End, une enquête en caméra cachée en 2001 qui prouvait la corruption au sein du Ministère de la défense, rappelle Vijay Simha, un de ses ex-confrères. Le gouvernement, dirigé alors par le parti nationaliste hindou BJP, en est ébranlé. Après cette enquête, le journaliste subit des menaces de mort, et Tehelka.com est harcelé au point d’être proche de la fermeture. Mais, en 2004, le site d’information renaît en journal papier. Tarun Tejpal se lance aussi dans l’écriture d’excellents romans, avec Loin de Chandigarh qui atteint en 2005 la finale du Prix Femina, puis viennent L’Histoire de mes assassins et La Vallée des masques.

Démission de la directrice

Désormais, Tarun Tejpal nie l’agression sexuelle et défend un contexte de «flirt» consensuel. Jeudi soir, la police de Goa a annoncé son arrestation imminente. Le scandale sexuel a des ramifications sur la scène politique. Tarun Tejpal prétend subir les foudres du parti d’opposition du BJP, qui dirige l’Etat de Goa, et dont des leaders ont été la cible de ses enquêtes retentissantes. Accusée d’avoir voulu étouffer l’affaire, la directrice éditoriale du magazine, Shoma Chaudhury, a démissionné hier, alors que des militants du BJP ont vandalisé sa résidence à New Delhi. Dans les bureaux de Tehelka, les lettres de démission s’empilent. C’est la fin d’une époque, marquée par un magazine de qualité, qui excellait à braver les pressions politiques et dont l’absence se fera cruellement ressentir.