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La chute de Jérôme Cahuzac

L’ouverture d’une information judiciaire a entraîné la démission du ministre du Budget: l’enregistrement produit par Mediapart est probablement authentifié. Sur cette bande-son, un homme soupçonné d’être Jérôme Cahuzac avoue posséder un compte en Suisse

François Hollande n’a pas hésité. Peu après 19 h mardi, dans un bref communiqué, le chef de l’Etat a remercié Jérôme Cahuzac, mettant fin à ses fonctions. Le ministre du Budget venait de démissionner. Il a été immédiatement remplacé par Bernard Cazeneuve, jusque-là ministre des Affaires européennes, qui fut le porte-parole de François Hollande durant la campagne présidentielle.

Affaibli depuis que Mediapart l’a accusé, en décembre dernier, d’avoir détenu un compte caché en Suisse avant de transférer les fonds à Singapour en 2010, Jérôme Cahuzac a chuté quelques heures après un premier communiqué. Au milieu de l’après-midi, le procureur de la République a annoncé l’ouverture d’une information judiciaire notamment pour le chef de blanchiment de fraude fiscale. Après deux mois et demi d’enquête préliminaire, le parquet de Paris estime avoir rassemblé suffisamment d’éléments pour justifier la nomination d’un juge d’instruction qui poursuivra les investigations de manière plus poussée.

Une demande d’entraide pénale internationale a notamment été adressée aux autorités judiciaires suisses le 12 mars dernier, précise le procureur. Cette demande a été adressée directement au parquet genevois, sans passer par l’Office fédéral de la justice. «Le Ministère public a effectivement reçu cette requête et celle-ci est actuellement à l’examen», confirme au Temps le procureur Jean-Bernard Schmid, membre de la section des affaires complexes qui traite des dossiers financiers sensibles. C’est en effet auprès d’UBS, à Genève, que l’ancien médecin, spécialiste des implants capillaires, est soupçonné d’avoir détenu un compte non déclaré.

Depuis le 8 janvier, le procureur vérifiait l’authenticité d’un enregistrement téléphonique sur lequel un homme, présenté par Mediapart comme étant Jérôme Cahuzac, lançait cette phrase dévastatrice: «Ça me fait c... d’avoir un compte ouvert là-bas, l’UBS c’est quand même pas forcément la plus planquée des banques.» Enregistré à l’insu du politicien, suite à une fausse manipulation, sur le répondeur téléphonique d’un adversaire politique, ce son est resté caché durant plus de dix ans avant de resurgir. Depuis le début de l’affaire, y compris devant l’Assemblée nationale, Jérôme Cahuzac a toujours clamé son innocence et nié avoir possédé un compte en Suisse; hier soir, il a continué sur cette ligne de défense.

Dans son communiqué, le parquet souligne pourtant que la voix de l’ex-ministre a pratiquement été authentifiée: «L’enregistrement remis aux enquêteurs n’a subi aucune altération ou modification» et «trois témoins ont dit reconnaître la voix» de Jérôme Cahuzac, assure le procureur. En outre, les techniciens du laboratoire de police scientifique ont conclu dans leur rapport: «Notre analyse renforce l’hypothèse que Jérôme Cahuzac est le locuteur inconnu.» Dernier élément à charge, un témoin auditionné a rapporté que «les sommes versées sur ce supposé compte proviendraient de laboratoires pharmaceutiques», à une époque où le médecin faisait également du conseil.

Durant les quelques heures qui ont séparé les deux annonces, celle de l’ouverture de l’information judiciaire et le départ du ministre, la droite a commencé à demander sa démission. Pour Jérôme Cahuzac, comme pour François Hollande et le gouvernement, la situation politique devenait totalement intenable. Depuis le début de la semaine, l’exécutif est entré dans une séquence de communication importante pour tenter de justifier ses choix économiques et d’enrayer sa chute dans les sondages. Ce mercredi après-midi, Jean-Marc Ayrault, le premier ministre, doit prononcer un important discours devant l’Assemblée nationale pour défendre sa politique, attaquée par une motion de censure signée par 145 députés de l’opposition.

Face à une situation économique difficile, obligé d’opérer des coupes drastiques dans les dépenses publiques, le gouvernement ne pouvait continuer avec un ministre du Budget pris dans une enquête pour fraude fiscale. Les lettres de cadrages demandant 5 milliards d’économies supplémentaires aux ministres viennent de partir: Bercy a besoin d’un homme fort aux commandes du Budget alors que chaque membre du gouvernement va venir plaider sa cause. La lutte contre la fraude fiscale des personnes physiques et des entreprises est également érigée en priorité du gouvernement, qui, en parallèle veut renégocier un certain nombre de conventions fiscales bilatérales avec ses voisins. Pour assurer la crédibilité de l’action gouvernementale, le ministre chargé de ces dossiers se doit d’être irréprochable.

«Ça me fait c… d’avoir un compte là-bas, l’UBS c’est quand même pas forcément la plus planquéedes banques»

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