L'histoire ne se répète pas, mais Mogadiscio a un goût de Kaboul. La milice de l'Union des tribunaux islamiques a pris lundi le contrôle de la capitale somalienne, livrée depuis quinze ans à l'anarchie. Un peu comme en 1996 les talibans s'étaient emparés de Kaboul que les moudjahidin divisés avaient mise en coupe réglée. Les Américains n'avaient alors pas compris qu'un foyer hostile était né contre eux. Ils ont ensuite juré que ça ne se reproduirait plus.

C'est pourtant peut-être ce qui vient de se passer à Mogadiscio. Les chefs de guerre somaliens, qui résistaient depuis trois mois à l'offensive islamiste, semblent avoir admis leur défaite. Balad, une de leurs places fortes à 30 km au nord de la capitale, était déjà tombée dimanche. Certains sont en fuite, des redditions d'armes (les célèbres «technicals») avaient lieu hier.

Les vaincus avaient constitué à la fin de l'an passé une Alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme, qui recevait un financement clandestin américain: c'est ce que dit le président du gouvernement intérimaire somalien, Abdullahi Yusuf, si fragile qu'il n'a jamais pu s'installer à Mogadiscio; c'est ce que laisse entendre l'ONU, qui surveille un prétendu embargo sur les armes et affirme qu'il est violé par des «pays tiers». C'est ce qu'admettent à mi-mot les Etats-Unis eux-mêmes. Sean McCormack, le porte-parole du Département d'Etat reconnaissait il y a quelques jours que Washington, tout en appuyant la construction de nouvelles institutions, travaillait avec «une variété d'individus» pour empêcher que des djihadistes étrangers ne prennent pied à Mogadiscio.

Des individus? Ce sont les chefs de guerre qui se partageaient la ville depuis que les Nations unies avaient dû plier bagage il y a dix ans. L'un des plus puissants s'appelle Mohamed Dheere. Les Américains lui sont reconnaissants de leur avoir livré un des organisateurs des attentats contre leurs ambassades de Nairobi et de Dar es-Salam en 1998, qui avait trouvé refuge en Somalie. Deux ou trois de ses complices, qui avaient aussi participé en 2002 à un attentat meurtrier contre des touristes israéliens an Kenya, se cachent encore à Mogadiscio. Les Etats-Unis voulaient mettre la main sur ces autres cadres d'Al-Qaida, et c'était une des raisons des paiements qu'ils ne nient ni ne confirment.

Ces coups de main américains, en violation de l'embargo (sur les armes ou sur l'argent pour les acheter), ont été confirmés d'une autre manière. Un diplomate de l'ambassade des Etats-Unis à Nairobi, Michael Zoerick, en charge, à distance, des affaires somaliennes, a rédigé des mémos de protestation contre cette complicité américaine avec les chefs de guerre. Il vient d'être déplacé au Tchad.

Ces affrontements dans l'ombre avaient lieu dans un pays défait, démembré maintenant, et presque abandonné à ses violences. L'ONU et l'Union africaine ont accompagné des négociations interminables pour aboutir fin 2004 à la constitution d'un gouvernement intérimaire, qui n'a pu s'installer en territoire somalien qu'en février dernier, à Baidoa, au sud-ouest de Mogadiscio, parce que la capitale était inaccessible.

Février. C'est à ce moment-là que des combats ont repris entre l'Alliance des chefs de guerre, acoquinés avec les Américains, et la milice de l'Union des tribunaux islamique, qui contrôle la ville depuis lundi.

Un premier tribunal appliquant la charia avait été constitué en 1994, dans le but de ramener un semblant de loi et d'ordre dans la capitale. Il en existe aujourd'hui onze. C'est la manière islamiste de s'affirmer: traiter les maux sociaux par une variété de services. A Mogadiscio, ça a commencé par une lutte impitoyable contre le crime, avec exécutions et amputations publiques. Un groupe somalo-américain qui suit de près les affaires du pays raconte cette sentence récente: un garçon de 17 ans s'est vu confier par le tribunal la tâche de poignarder à mort l'assassin de son père.

L'islam en Somalie, influencé par le soufisme, n'a pas de penchant spontané pour le rigorisme extrême qu'Al-Qaida et ses cousins cherchent à faire fructifier dans le monde musulman. Mais les souffrances, les destructions et l'anarchie entretenue conduisent d'elles-mêmes à la rigueur.