En situation difficile, Silvio Berlusconi n'a jamais dédaigné les coups de dés. Surgi en politique, en l'espace de quelques semaines, en 1994 alors qu'il était pressé par les juges et les créanciers, il vient cette fois d'annoncer une réforme fiscale périlleuse pour tenter de se relancer politiquement. Alors qu'il est en chute libre dans les sondages et que son principal adversaire, Romano Prodi, vient de quitter la présidence de la Commission européenne pour reprendre en main les rênes de la gauche, le Cavaliere a forcé la main à ses alliés et à son ministre de l'Economie pour essayer de rester en selle. Avec en perspective les élections législatives de 2006.

Devant la crise économique, l'état des finances publiques et les résistances de certains de ses partenaires politiques, le patron de Forza Italia avait en effet renoncé il y a encore quinze jours à imposer une réforme fiscale. Faute de couverture financière, son ministre de l'Economie, Domenico Siniscalco, soutenu entre autres par Alliance nationale et les centristes de l'UDC, l'avait dissuadé de respecter son engagement pris durant la campagne électorale de 2001. A l'époque, le Cavaliere avait fait du slogan «Moins d'impôts pour tous» son arme victorieuse. A la veille du scrutin, il avait même pris l'engagement solennel dans «un contrat avec les Italiens» signé sous les caméras de télévision, de supprimer trois des cinq taux d'imposition sur le revenu faisant passer le plus élevé de 45% à 33%.

Dans l'esprit de Silvio Berlusconi, 2005 devait être ainsi l'année de la grande réforme fiscale. Mais chiffres en main, il s'était résigné début novembre à renvoyer, sinon aux calendes grecques, du moins à 2006 son projet de baisses des impôts sur le revenu. «J'ai dû changer d'idée […] Personnellement j'aurais agi autrement mais les guerres se mènent avec les soldats dont on dispose», avait-il alors déclaré.

Reste que son électorat a très mal vécu cette trahison. Et en quelques jours, le Cavaliere s'est effondré dans les sondages faisant tomber Forza Italia à moins de 20%. Particulièrement explicite, Vittorio Feltri, le directeur du quotidien progouvernemental Libero, était allé jusqu'à écrire: «Cher président Berlusconi, vous nous avez plus que déçus […] sous l'aspect électoral, ne pas baisser les impôts, après tout le boucan fait autour de la question, équivaut à se couper les couilles».

Alors, en l'espace de quelques heures, Silvio Berlusconi a décidé de forcer le destin. Il a convoqué son ministre de l'Economie et ses alliés et leur a imposé de trouver une solution pour baisser dès 2005 les impôts sur le revenu, n'hésitant pas à menacer de provoquer une crise gouvernementale en cas de blocage. Finalement, jeudi soir, Silvio Berlusconi s'est présenté avec une réforme fiscale qui est loin de la révolution libérale promise mais qui lui permet de sauver la face.

6,5 milliards d'euros

Le chef du gouvernement italien a promis à ses concitoyens une baisse d'impôts sur le revenu, dès 2005, de 6,5 milliards d'euros (soit un peu moins de 0,4% du PIB italien) avec notamment la suppression d'un des cinq taux d'imposition. Une bonne partie du financement de la réforme est aléatoire mais Forza Italia prépare déjà des affiches pour célébrer la baisse des impôts. Reste à savoir si la manœuvre suffira à Silvio Berlusconi, qui a perdu toutes les élections intermédiaires depuis 2001, à remobiliser son électorat.

D'autant que l'opposition, toujours aussi hétérogène, vient après des années de tourments de retrouver un leader avec le retour de Romano Prodi en Italie. Bien que critiqué à l'étranger pour sa gestion de la Commission européenne, «Il Professore», qui est le seul leader à gauche à avoir battu Berlusconi (en 1996), reste populaire et semble en mesure de coaliser les différentes composantes de l'opposition. La semaine dernière, les sondages lui accordaient 14 points d'avance (57 contre 43) sur le président du Conseil. Romano Prodi fera sa rentrée officielle le 11 décembre prochain à l'occasion d'une grande manifestation à Milan contre la politique économique et sociale du gouvernement.

En attendant, les responsables de la gauche s'emploient à critiquer la réforme fiscale de Silvio Berlusconi. «Ce n'est que de la publicité», a estimé le secrétaire des démocrates de gauche, Piero Fassino, ajoutant, en référence à l'augmentation concomitante des taxes notamment sur le tabac, que «le gouvernement donne d'une main ce qu'il reprend de l'autre». Alors que la mesure devrait être également financée par la suppression de 75 000 emplois publics, les syndicats ont pour leur part confirmé la grève générale prévue mardi prochain.