Les derniers combats auraient eu lieu dans le stade municipal, où quelques dizaines de combattants étrangers, que n’avaient pas réussi à amadouer les négociations, s’étaient retranchés. Mardi, selon les déclarations des assaillants, c’en était fini: Raqqa, la «capitale» syrienne de l’organisation Etat islamique (EI) est finalement tombée.

Autrefois, le califat abbasside avait régné sur cette ville durant près de huit siècles. Le califat de l’Etat islamique, lui, aura été plus court: c’est en 2014 que l’EI, né en Irak, s’était emparé de la cité de l’Euphrate, aidé par la guerre qui faisait déjà rage en Syrie. Après la récente chute de Mossoul, en Irak, les djihadistes de l’EI perdent la dernière grande ville en leur possession. L’EI, c’est fini. Du moins sous sa forme territoriale actuelle, qui l’a rendu célèbre et qui a attiré à lui des dizaines de milliers de djihadistes venus du monde entier.

Un équilibre difficile

Les photos montraient mardi la joie et l’émotion des conquérants. Si la bataille de la ville elle même a pris quatre mois, menée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par la coalition internationale, voilà en réalité près d’un an que le premier assaut avait été lancé pour encercler Raqqa et la séparer du reste du «califat». Les FDS? Au moins 30 000 hommes, lourdement équipés par les Etats-Unis, incarnés pour une écrasante majorité par des combattants kurdes, auxquels Washington s’est employé à adjoindre des tribus arabes sunnites locales.

Les mêmes photos disaient aussi le difficile équilibre de l’exercice: dans cette ville à majorité arabe, qui est très loin des territoires revendiqués par les Kurdes, elles mettaient en évidence des combattants kurdes venus de Turquie pour prêter main-forte à leurs collègues syriens. Entre deux drapeaux des SDF flottait ainsi sur le champ de ruines le portrait souriant d’Abdullah Ocalan, le chef des Kurdes de Turquie du PKK, une organisation considérée… comme un mouvement terroriste par les Etats-Unis.

Que faire des djihadistes étrangers?

La bataille a été rude. Au plus fort des combats, l’organisation Airwars, qui fait le décompte des victimes de la coalition en Irak et en Syrie, estimait qu’une bombe s’abattait sur la ville toutes les huit minutes, de jour comme de nuit. Autour du rond-point Al-Naïm, devenu tristement célèbre par les mises en scène des combattants de l’EI qui y exécutaient et décapitaient leurs opposants, la ville n’est plus qu’un champ de ruines. Airwars estime que plus de mille civils ont été tués par les bombardements de la coalition. Le nombre de victimes, y compris les combattants de part et d’autre, dépasserait les 3200.

Ces derniers jours, alors que s’approchait le dénouement, des négociations auraient permis le départ de plusieurs dizaines de combattants de l’EI, par l’entremise de chefs des tribus sunnites. Direction: la province de Deir Ezzor ainsi que la multitude des petites villes qui longent l’Euphrate et qui restent sous leur férule. Au-delà de l’avenir de l’EI, c’est surtout le sort des djihadistes étrangers qui semblait préoccuper les Etats de la coalition internationale.

Au nombre de quelques centaines, selon les porte-parole des SDF, ces étrangers avaient été désignés comme des cibles à «éliminer» par les responsables de l’administration de Donald Trump, qui les aurait ainsi exclus des négociations. Français et Britanniques, peu empressés de voir ces djihadistes rentrer chez eux, semblaient peu ou prou sur la même ligne.

Reconstruire Raqqa

Comme ils l’ont déjà fait ailleurs dans le passé, les Kurdes (véritables protagonistes de la libération de la ville) entendraient désormais mettre sur pied un conseil civil de gouvernance, formé de notables arabes, pour diriger Raqqa et aborder sa reconstruction.

La tâche ne sera pas facile, tant une direction sunnite semble aujourd’hui introuvable: soit les dignitaires arabes avaient fui Raqqa avec l’avancée de l’EI, et sont aujourd’hui peu enclins à revenir s’établir dans un champ de ruines, soit ils ont collaboré avec les djihadistes et sont donc hors course.

En Syrie, comme en Irak, ce sont principalement les sunnites qui sont les victimes de la guerre. Pas étonnant, dès lors, que la question de leur représentation politique soit perçue par les analystes comme l’un des principaux enjeux de l’avenir de ces pays.

Une nouvelle étape?

C’est précisément cette absence de représentation qui avait amené bon nombre d’Arabes sunnites à accueillir à bras ouverts les djihadistes de l’EI, ce qui explique leur progression fulgurante à l’époque. Il y a plusieurs mois, les chefs de l’EI ont enjoint leurs sympathisants à la patience et à se préparer à une nouvelle étape d’insurrection qui suivrait la fin du califat. Avec la chute de Raqqa, cette nouvelle étape est désormais ouverte.