Chypre, base arrière dans la guerre de l’ombre entre Israël et le Hezbollah

Terrorisme Arrêté fin mai à Larnaca avec des substances explosives, un homme a admis travailler pour le compte du parti chiite libanais

Alors que fin mai, à Vienne, diplomates européens, américains, iraniens et russes étaient sur la dernière ligne droite dans les négociations pour la conclusion de l’accord qualifié «d’historique» avec l’Iran, une alerte rouge a retenti sur les écrans des policiers antiterroristes du continent. Elle venait de l’autre côté de l’Europe, à Chypre, où un vacancier pas comme les autres venait d’être arrêté en possession de 8,2 tonnes de nitrate d’ammonium – un engrais qui peut être utilisé dans la fabrication artisanale d’explosifs.

Le lieu, le profil de l’homme – un Libano-Canadien de 26 ans répondant au nom de Bassam Hussein Abdallah – ainsi que ses possibles intentions laissaient présager le pire: la préparation d’un attentat contre des ressortissants israéliens sur l’île, ou ailleurs dans le monde, dans la ligne de la vague de représailles du Hezbollah contre l’Etat hébreu après l’assassinat, en 2008 à Damas, de son chef militaire Imad Moughnieh. D’autant plus que cette arrestation ressemblait à s’y méprendre à une autre «prise» de la police chypriote trois ans plus tôt, à savoir l’arrestation de Hossam Taleb Yacoub, 24 ans, qui a reconnu faire un travail de reconnaissance pour le compte du Hezbollah.

Aile militaire

Pour les autorités israéliennes cette coïncidence n’en était par une: selon Tel-Aviv, la milice chiite libanaise opérant pour le compte de l’Iran n’a pas renoncé à ses activités terroristes sur le sol européen. Et la petite île méditerranéenne de Chypre était utilisée comme une base arrière, sorte de «hub», pour ses opérations européennes.

Le procès du Libano-Canadien, fin juin, a en partie justifié ces craintes. Devant un Tribunal pénal de Larnaca, Bassam Hussein Abdallah a choisi de plaider coupable pour «participation et aide à une organisation terroriste». Il a aussi clairement admis, selon la représentante du Ministère public, Polina Efthivoulou, appartenir à l’aile militaire du «parti de Dieu» chiite libanais. Son rôle a consisté à s’assurer que le nitrate d’ammonium était stocké dans de bonnes conditions dans une villa dans la banlieue de Larnaca. Pour cela, le jeune homme s’était rendu une dizaine de fois sur l’île entre 2012 et 2015. Il était également en possession d’un peu moins de 10 000 euros lors de son arrestation, une somme qui lui aurait été fournie par ses commanditaires libanais. Lors du prononcé du verdict, le juge Nicolaos Santis a expliqué que «M. Abdallah avait joué le rôle qui lui était assigné dans un cadre plus large, qui aurait au final permis au Hezbollah d’atteindre, via des attaques terroristes, les intérêts israéliens». Le jeune homme a été condamné à 6 ans de prison.

«Unité 910»

Utilisation d’agents binationaux au casier judiciaire vierge, cloisonnement des tâches, embrigadement idéologique: selon tous les experts antiterroristes, cette affaire porte bien la signature du Hezbollah, et notamment de sa célèbre «unité 910», responsable des opérations clandestines à l’étranger. Pour les spécialistes du mouvement chiite, cet épisode chypriote reste néanmoins troublant – notamment parce qu’il illustre de façon un peu trop directe le point de vue israélien sur le Hezbollah. Pour certains, la milice de Hassan Nasrallah, qui déploie désormais l’essentiel de ses forces sur le théâtre de guerre syrien, n’a ni les moyens – ni l’intérêt – de faire parler la poudre en Occident dans un contexte de réchauffement des relations avec Téhéran. Pour d’autres, tels le politologue américain Matthew Levitt, souvent accusé de faire le lit des «faucons» en la matière, le mouvement chiite est loin d’avoir fait son adieu aux armes sur le sol européen. Enfin, il y a ceux qui croient que la vérité est quelque part au milieu: «Qui veux la paix prépare la guerre», disent-ils…

Cette affaire chypriote émerge trois ans, jour pour jour, après l’attentat de Bourgas, sur la côte de la mer Noire bulgare, qui a causé la mort de 5 touristes israéliens et de leur chauffeur bulgare – un acte attribué au Hezbollah par les autorités de Sofia. Une décision difficile et, comme l’a rappelé l’ex-ministre de l’Intérieur Tsvetan ­Tsvetanov lors de la cérémonie de commémoration le 20 juillet dernier, lourde de conséquences pour ce petit pays des Balkans. «Mais nous devions la vérité au gouvernement d’Israël et à nos partenaires européens», a-t-il dit. Un an plus tard, l’Union européenne inscrivait l’aile militaire du Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes.