états-unis

La CIA aurait piraté les ordinateurs d’une commission du Sénat

Les sénateurs américains enquêtaient sur les programmes d’interrogatoire «renforcé» de l’agence de renseignement

La CIA aurait piraté les ordinateurs d’une commission du Sénat

Etats-Unis Les sénateurs enquêtaient sur les programmes d’interrogatoire «renforcé» de l’agence de renseignement

Quand Dianne Feinstein, la sénatrice de Californie, présidente de la Commission du renseignement, a fini son discours, après trente-huit minutes d’une intervention solennelle, debout, dans la chambre du Sénat, son collègue Patrick Leahy, 73 ans, ancien procureur, président de la Commission des affaires judiciaires, s’est approché du micro. «En quarante ans au Sénat, a-t-il proclamé, j’ai entendu des milliers de discours. Je n’en vois pas un, d’aucun membre d’aucun parti, qui ait été aussi important que celui-ci.» Patrick Leahy a rappelé qu’il avait été l’un des sénateurs qui avaient voté pour la création de la Commission Church, formée en 1975 pour faire la lumière sur les excès de l’Agence centrale de renseignement (CIA) après le Watergate. «Nous sommes censés être la conscience du pays, a-t-il insisté. Dianne Feinstein s’est adressée à notre conscience.»

Effet d’une bombe

La sénatrice – une figure de la politique américaine – a accusé la CIA d’avoir enfreint la loi pour empêcher la diffusion d’un rapport révélant l’ampleur de la torture infligée aux accusés des attentats du 11 septembre 2001. Des agents se sont infiltrés à plusieurs reprises – la dernière en janvier – dans les ordinateurs utilisés par les membres de la Commission du ren­seignement enquêtant sur les ­programmes d’interrogatoire «renforcé» mis en place sous George W. Bush. Un millier de pages ont été soustraites. «La fouille opérée par la CIA pourrait bien avoir violé le principe de séparation des pouvoirs inscrit dans la Constitution américaine, y compris la liberté d’expression et de débat», a dénoncé Dianne Feinstein.

Le discours a fait l’effet d’une bombe. Agée de 80 ans, Dianne Feinstein est l’une des personnalités les plus influentes du Parti démocrate et une amie de Barack Obama, qu’elle a soutenu depuis les débuts. A la Commission du renseignement, elle a la réputation d’une «dure». Après les révélations d’Edward Snowden, elle a pris la défense de l’Agence nationale de la sécurité (NSA), et continué à soutenir la pratique de la collecte de masse des données. Qu’elle ait choisi d’embarrasser le camp du président, qui se retrouve à défendre la tentative de la CIA pour étouffer les égarements de l’époque Bush, est le signe que la guerre est engagée entre le pouvoir législatif, qui tient à exercer sa mission constitutionnelle de supervision, et les agences de renseignement.

«La CIA a peur que les interrogatoires soient rendus publics, a résumé le sénateur démocrate Ron Wyden. Mais les Américains ont le droit de savoir.»

La sénatrice Feinstein a livré une accumulation de détails sans précédent dans une instance qui a le culte du secret. Elle a cité le résultat de ses conversations avec l’ancien conseiller du président à l’antiterrorisme et actuel directeur de la CIA John Brennan, un homme qui était directeur adjoint de l’agence en 2001 et qui a toujours soutenu les interrogatoires musclés. John Brennan, qui était l’invité du Council on Foreign Relations, a réfuté les accusations de piratage des ordinateurs de la commission sénatoriale par la CIA. «Jamais nous ne ferions une chose pareille, a-t-il assuré. Cela dépasse l’entendement.» Le porte-parole de la Maison-Blanche, Jay Carney, a assuré que le président gardait «une grande confiance» dans son ancien conseiller.

Vidéos de torture

Dianne Feinstein a rappelé que l’enquête de sa commission avait commencé parce que des responsables de la CIA avaient détruit en 2005 des vidéos des séances de waterboarding (simulation de noyade) infligées, en 2002, à Khaled Cheikh Mohamed, le «cerveau» des attentats du World Trade Center, aujourd’hui incarcéré à Guantanamo. Le Congrès n’avait été prévenu de l’existence du programme d’interrogations que quelques heures avant que George Bush ne révèle au public l’existence des prisons secrètes de la CIA en septembre 2006. Et il lui a été présenté de manière beaucoup plus anodine que la réalité, a-t-elle relevé.

En 2009, quand Dianne Feinstein a pris connaissance des comptes rendus correspondant aux vidéos détruites, elle s’est émue de ce que les interrogations et les conditions de détention dans les prisons de la CIA soient «très différentes et beaucoup plus dures que ce que la CIA avait décrit». Elle a demandé une étude plus vaste, que sa commission a approuvée à la quasi-unanimité. Pour leur enquête, les chercheurs de la commission sénatoriale ont dû se déplacer jusqu’à un bâtiment spécial loué par la CIA, non loin de son siège en Virginie. L’agence leur a fourni des ordinateurs en circuit fermé, sans possibilité d’accès au réseau de la CIA. Elle les a «noyés», selon Dianne Feinstein, sous un déluge de 6,2 millions de documents. En 2010, les enquêteurs du Sénat ont commencé à remarquer que des documents manquaient.

La commission a terminé son rapport (6300 pages) en décembre 2012. L’une de ses conclusions déplaît particulièrement à la CIA: rien ne permet d’affirmer que les mauvais traitements ont été utiles et que des informations de valeur ont été obtenues par la torture. Une autre intrusion dans les ordinateurs sénatoriaux a eu lieu en janvier quand la CIA s’est aperçue que la commission possédait – à tort, selon elle – un rapport interne admettant des «erreurs». L’un des agents, dont le nom revient 16 000 fois dans les documents, selon la sénatrice Feinstein, est Robert Eatinger, aujourd’hui le directeur adjoint du service juridique de la CIA. C’est lui qui a saisi le ministre de la Justice, accusant implicitement les membres de la commission de s’être procuré illégalement les documents. «Manœuvre d’intimidation», a rétorqué Dianne Feinstein, qui a elle aussi saisi l’attorney general. Selon elle, la CIA pourrait avoir enfreint le décret 12333, qui lui interdit de procéder à des surveillances ou à des fouilles sur le territoire américain.

Déclarations «erronées»

Le sénateur républicain Lindsey Graham a comparé l’affaire aux scandales de l’époque de Richard Nixon. Son ami John McCain a préconisé la création d’une commission d’enquête indépendante. Le démocrate Ron Wyden a souligné que les intrusions de la CIA s’ajoutaient à diverses déclarations «mensongères ou erronées» des autres agences de renseignement. Quand Barack Obama a pris ses fonctions en 2009, il a préféré tourner la page et renoncer à l’enquête sur le programme de détentions illégal demandée par la gauche. Cinq ans après, il pourrait se trouver contraint d’ouvrir la boîte de Pandore des agissements de la CIA.

Publicité