Le coup a été rude pour le CICR. Ecarté depuis près d'un mois du cœur de la tragédie qui frappe les Balkans, le Comité international de la Croix-Rouge n'a qu'un souhait: y revenir aussi vite que possible. Mais il ne peut pas se permettre de manquer son retour. Mardi à Genève, le président Cornelio Sommaruga n'a eu aucune peine à établir une longue liste de raisons qui, selon lui, rendent la présence du CICR indispensable et qui l'ont amené à rencontrer lundi le président Milosevic. Il n'en a pas moins fixé aussi un seuil au-dessous duquel le CICR s'interdirait de lui-même de reprendre ses activités au Kosovo.

«Nous ne voulons pas revivre une situation comparable à celle que nous avons connue entre le 24 et le 29 mars», a souligné Sommaruga. A compter du début des bombardements de l'OTAN, cinq jours ont en effet été suffisants aux délégués en poste à Pristina pour se rendre compte que les conditions de sécurité n'étaient absolument pas remplies pour poursuivre leur travail. «Depuis, nous n'avons qu'un objectif, revenir au Kosovo afin de protéger et d'assister toutes les victimes de la guerre.» Ce pourrait être désormais affaire de semaines, voire peut-être de jours.

Le CICR décidé à agir

Selon le président du CICR, tout concourt à démontrer l'existence d'une situation humanitaire désastreuse à l'intérieur de la province: les rapports des délégués œuvrant désormais dans les pays limitrophes, le récit des réfugiés kosovars, «d'autres sources encore». Le CICR disposerait-il donc d'informations particulières? Non et c'est précisément pour cette raison que «nous voulons aller voir», a martelé le président Sommaruga en donnant le sentiment de renvoyer les belligérants dos à dos. «Ce conflit est doublé d'une importante guerre de propagande, qui rend très difficile toute évaluation», a-t-il dit.

Le Comité de la Croix-Rouge voit trois fonctions principales pour justifier sa présence au Kosovo: offrir d'abord de l'assistance (soins, nourriture, abris) à la population et particulièrement aux malades et aux blessés; comprendre ensuite les raisons qui poussent la population à partir et en référer aux autorités de Belgrade; enfin, rendre visite aux détenus et aider les familles éclatées à se retrouver.

«Le président Milosevic et moi ne sommes pas d'accord sur les raisons qui poussent les Kosovars à quitter leurs maisons, répond Cornelio Sommaruga à ceux qui lui reprochent de se montrer conciliant vis-à-vis du pouvoir serbe. Il a sa version et j'ai la mienne.» Pour le CICR, il est ainsi «essentiel» de pouvoir rencontrer les Kosovars déplacés à l'intérieur de la province, actuellement cachés dans les montagnes ou dans les forêts, ne serait-ce que pour leur poser cette simple question: «Voulez-vous rentrer chez vous et, si oui, avez-vous un endroit où loger?»

Après avoir paru comme assommé au cours des dernières semaines, le CICR semble désormais déterminé à se frayer à nouveau un chemin dans ce conflit de nature inédite à beaucoup d'égards. Tandis que les victimes sont toutes, ou à peu près toutes, civiles, le CICR déplore aussi l'extrême confusion qui règne dans le partage des tâches entre militaires et organisations humanitaires, puisque ce sont souvent les troupes de l'OTAN qui érigent elles-mêmes les camps de réfugiés aux frontières et qu'elles fournissent l'essentiel du transport et de la logistique humanitaire.

S'ajoute bien sûr la question fondamentale de la sécurité des délégués, que Cornelio Sommaruga juge cependant comparable à celle qui prévaut dans bon nombre de conflits. «L'essentiel est d'appliquer une transparence totale à chacun de nos mouvements, aussi bien à l'égard des Serbes, de l'OTAN que de l'UÇK (la guérilla albanaise indépendantiste).» Il n'en reste pas moins que cette question est à l'origine du départ le 29 mars et que le CICR veut être convaincu d'un engagement serbe sans faille à ce propos. De sorte que, ces prochains jours, il s'agira pour l'organisation de vérifier que les instructions ont bien été données dans le camp serbe «à chaque niveau de la chaîne de commandement».

Entre les risques d'utilisation de part et d'autre et des dérapages toujours possibles, la voie apparaît donc extrêmement étroite pour un retour de l'aide humanitaire au Kosovo. Le CICR ne craint-il pas de servir d'alibi à Slobodan Milosevic? «Je ne veux pas aller trop loin dans ce que pensent ou ne pensent pas les autorités yougoslaves, note Sommaruga. Une seule chose compte: avoir accès à toutes les victimes.»

Les victimes serbes aussi

Ce «toutes» comprend aussi la population serbe à qui le CICR a toujours continué de venir en aide. Car, au-delà des victimes directes, les bombardements provoquent aussi des dégâts considérables. A Novi Sad, la deuxième ville de Serbie, des quartiers entiers que Sommaruga a dû atteindre en barque depuis que les ponts qui enjambaient le Danube ont été détruits seraient ainsi privés d'eau courante.