Interrompues en 1992 à la suite d'une radicalisation du régime, les visites aux détenus algériens du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) reprendront, probablement en septembre, a appris Le Temps en marge du Forum économique de Crans-Montana, samedi dernier. Le CICR, qui confirme l'information, indique qu'Alger a accepté toutes les conditions relatives à la visite de détenus. Soit: un accès à tous les prisonniers (en préventive ou condamnés), l'enregistrement de leur identité, des visites répétées et l'audition sans témoin des détenus sélectionnés par le CICR. En contrepartie, comme le veut la règle, l'organisation internationale s'engage à ne pas divulguer au public le contenu de ses rapports de visites, qu'elle remettra à l'Etat algérien. A charge de celui-ci de procéder ou non aux correctifs souhaités par le CICR.

Basée à Londres, Amnesty International (AI), qui, ces dernières années, n'a pas ménagé le régime algérien, l'accusant de violer les droits de l'homme, «salue la reprise des visites du CICR», considère qu'il s'agit là d'«un pas très important», mais appelle à «demeurer vigilant».

Le retour du CICR en Algérie fermera une parenthèse de silence de plus de sept ans, durant lesquels les prisonniers politiques algériens auront été privés de tout contact direct avec des observateurs neutres. Les détenus politiques seraient au nombre de 20 000 en Algérie. Il est possible que le CICR retrouve parmi eux la trace d'une partie des 3000 «disparus» recensés par Amnesty, soit des personnes dont on n'a plus de nouvelles, le plus souvent arrêtées arbitrairement par les forces de l'ordre pour leurs liens supposés avec l'islamisme, armé ou non.

Le principe de la reprise des visites du CICR en Algérie a été acquis avant l'élection d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, le 15 avril dernier. C'est le 16 mars que l'organisation internationale a appris, dans une lettre du Ministère de la justice transmise par la mission permanente algérienne de Genève, qu'elle allait pouvoir reprendre ses activités. De son côté et à la même époque, le chef de la mission, l'ambassadeur Mohammed Salah Dembri, avait pris «l'engagement que l'Algérie recevrait les gens du CICR après l'élection présidentielle», rappelle-t-il lui-même.

L'accord passé par le CICR avec le Ministère algérien de la justice n'est pas signé, ce qui ne constitue pas un handicap, selon l'institution humanitaire basée à Genève. Les accords à parapher sont contraignants, longs à négocier et difficilement amendables.

L'élection d'Abdelaziz Bouteflika a sans doute accéléré la manœuvre autorisant le CICR à retourner en Algérie. Une mission technique dépêchée par l'organisation a séjourné du 14 au 16 juin à Alger pour discuter des modalités des visites des détenus. Une liste de sites de détention répartis sur tout le territoire algérien a été remise au CICR, mais on ne peut exclure l'existence de sites secrets. Auquel cas le CICR pourrait avoir connaissance de quelques-uns d'entre eux lors d'entretiens avec des détenus qui y auraient séjourné.

Ali Benhadj, numéro deux du Front islamique du salut (FIS, dissous) et prisonnier politique muré dans un silence volontaire ou contraint, recevra-t-il la visite des délégués du CICR à la prison militaire de Blida, où il serait détenu? Sans doute le CICR préférera-t-il attendre un peu avant de demander à le rencontrer, afin de ne pas froisser les autorités algériennes.

«Il faut reconnaître les bonnes choses quand elles arrivent», commente-t-on auprès d'Amnesty International à propos de la reprise des visites du CICR en Algérie. Le fait est que ce pays sera bientôt le seul des trois Etats maghrébins à accepter la présence de l'organisation internationale sur son territoire. Le Maroc, hormis pour la région du Sahara occidental, et la Tunisie s'y refusent.

La répression du régime algérien n'est plus aussi dure qu'elle a pu l'être à l'encontre des islamistes et de leurs sympathisants durant les années 1992-1997. Les arrestations sont nettement moins nombreuses, la justice paraît avoir gagné en indépendance: désormais, relève Amnesty, il arrive à la Cour suprême de casser des condamnations de 30 ans de prison, ramenées par la suite à 2 ou 3 ans. Le président Bouteflika pourrait amnistier jusqu'à 5000 islamistes emprisonnés, le 5 juillet. Mais ce tournant est fragile. Il procède davantage des directives données par le pouvoir que d'une véritable réforme de la justice.