Mardi, les sirènes d'alerte ont retenti à Mossoul, dans le Kurdistan irakien. Puis des chasseurs américains ont bombardé plusieurs centres militaires irakiens après qu'ils eurent été pris pour cible par la DCA de Bagdad. Depuis la fin de l'opération «Renard du Désert» en décembre dernier, des scènes similaires se produisent en moyenne tous les deux jours.

Paradoxalement, ces raids ont toujours lieu au nord du 36e parallèle ou au sud du 33e, dans les régions peuplées respectivement de Kurdes et de chiites. Dans ces zones proclamées «d'exclusion aérienne» afin, précisément, de garantir la sécurité de ceux qui, aujourd'hui, souffrent le plus directement des bombardements. Le 19 juillet dernier, 17 personnes ont été tuées au cours d'une attaque américaine similaire dans la région de Najaf, au sud du pays. Toutes étaient des civils chiites, principalement des femmes et des enfants. Au cours de leur enterrement, des centaines de chiites ont crié leur rejet des Etats-Unis.

La guerre oubliée de l'Irak commence, de fait, à soulever un concert général de réprobation. Hier à Genève, c'était au tour de Michel Minnig, chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Bagdad, de s'insurger contre la situation «alarmante» que connaît ce pays. Au conflit qu'alimentent les bombardements s'ajoute en effet le maintien d'un embargo économique à peine atténué par la résolution 986 de l'ONU, qui permet à Bagdad d'exporter une petite partie de son pétrole contre des produits de première nécessité.

«Le CICR n'a aucun commentaire à faire sur la justesse ou non de l'embargo, comme il ne se prononce pas sur la justesse des guerres, a souligné Michel Minnig. En revanche, nous sommes extrêmement préoccupés par les conséquences de cet embargo.» A tel point, que l'organisation vient de décider de «rallonger» de 7 millions de francs le budget destiné à ce pays, pour le porter à près de 22 millions.

Devant l'importance des lacunes à combler, le CICR s'en tient, dans les tâches d'assistance à la population civile, à celles où il est «le plus compétent». Dans un pays où l'électricité est coupée dix heures par jour, où les habitants sont privés de la plupart des produits d'usage courant, il tente de maintenir en fonctionnement les principaux hôpitaux. De surcroît, l'Irak est victime d'une sécheresse sans précédent depuis des décennies, qui risque d'aggraver encore les problèmes d'hygiène et de santé. La simple importation de chlore est soumise à des autorisations difficiles à obtenir de la part de l'ONU. «Malgré les moyens débloqués, le CICR ne peut qu'essayer de freiner la dégradation de la situation dans ces secteurs. Mais en aucun cas il ne parviendra à inverser la tendance.» Pour le chef de la délégation de Bagdad, la simple durée des sanctions – neuf ans – est en train de porter atteinte «aux fondements mêmes de la société irakienne».

Pour le CICR, il est clair que l'embargo est devenu «une arme politique». Une arme qu'utilisent les Etats-Unis, mais aussi le président Saddam Hussein qui dispose ainsi d'un moyen de contrôle rêvé sur les Irakiens et d'une explication toute faite pour justifier la misère dans laquelle se débat son peuple.

Si l'organisation humanitaire se refuse à «spéculer» sur un bilan global de l'embargo, d'autres commencent à le faire bruyamment pour lui. Selon John et Karl Müller, par exemple, la politique américaine dans ce pays a d'ores et déjà causé davantage de morts que tous les usages faits par le passé d'«armes de destruction massive», ces armes que les Américains se sont promis d'éradiquer en Irak. Les deux professeurs de science politique, qui signent un article dans la revue Foreign Affairs, rappellent quelques chiffres: taux de mortalité enfantine passé de 3,7% à 12%; 40 000 morts supplémentaires par année d'enfants de moins de 5 ans, ainsi que 50 000 d'Irakiens âgés.

Selon les deux professeurs, les parents ne prendraient plus la peine d'amener les enfants à l'hôpital: ils savent qu'on ne pourra plus les sauver, aussi bien par manque de matériel sanitaire que de formation des médecins. De même, on cacherait désormais de nombreuses morts dans l'espoir de continuer de recevoir une ration alimentaire. L'année dernière, le responsable de l'opération «pétrole contre nourriture» avait claqué la porte en mentionnant le chiffre d'un demi-million d'enfants tués directement par les sanctions.

Plusieurs pays européens, France en tête, commencent à manifester leur «profond agacement» face à la politique américaine. Tandis que la mission d'inspection de l'ONU, l'UNSCOM, a cessé de fait ses activités depuis plus de huit mois, les Etats-Unis semblent néanmoins se satisfaire d'une gestion de la crise au moyen de cette double manette que constituent les sanctions et les raids aériens. Et ils s'en tiennent à cette position, défendue encore récemment par la secrétaire d'Etat Madeleine Albright: «Le fait que les enfants irakiens meurent n'est pas de la responsabilité des Etats-Unis mais de Saddam Hussein. Il est ridicule de blâmer les Etats-Unis pour la façon dictatoriale, cruelle et barbare avec laquelle Saddam traite son peuple.»