Humanitaire

Le CICR va faire l'objet d'une interpellation parlementaire

La conseillère nationale genevoise Lisa Mazzone questionne le Conseil fédéral sur la double appartenance du président du CICR, Peter Maurer, également membre du Conseil de fondation du WEF. Elle s’interroge aussi sur les partenariats à risque de l’institution genevoise

Le CICR vit-il une crise d’éthique, comme le laisse entendre un récent article du Monde, et entretient-il des liaisons dangereuses avec le secteur privé, comme s’interrogeait Le Temps le printemps dernier? Sans y apporter de réponse dans l’immédiat, les milieux politiques commencent à s’y intéresser.

Jeudi, la Genevoise Lisa Mazzone va déposer une interpellation au Conseil national. Le texte rédigé par la conseillère nationale verte est explicite: «Des voix de plus en plus nombreuses s’inquiètent de l’évolution du Comité international de la Croix-Rouge.» L’élue questionne l’appartenance de son président, Peter Maurer, au Conseil de fondation du Forum économique mondial à partir de 2014 ainsi que les partenariats privilégiés conclus «avec divers acteurs controversés de l’économie privée tels que LafargeHolcim ou de médias étatiques tels que l’agence chinoise de presse Xinhua (Chine nouvelle)».

Risque sécuritaire

Quand le WEF publie un rapport intitulé «Trois façons de vaincre l’Etat islamique», certains commencent à s’interroger, sachant que des délégués du CICR dialoguent au même moment avec le groupe djihadiste. Ils y voient un risque sécuritaire pour les délégués sur le terrain. Au siège, un collaborateur l’admet entre les lignes: «Il est vrai que, lorsque le WEF a parlé de la manière de vaincre les djihadistes, nous avons eu deux ou trois gros coups de stress.»

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Pour ce qui est du partenariat avec l’agence Chine nouvelle conclu par Peter Maurer à Pékin en septembre 2015, les voix les plus critiques au sein du CICR et à l’extérieur se demandent s’il est judicieux. Xinhua est la voix du pouvoir chinois, et le CICR n’a toujours pas accès aux prisonniers politiques chinois et aux Ouïgours détenus en masse dans les prisons du Xinjiang.

Lisa Mazzone le martèle: «J’estime beaucoup le travail du CICR. Je souhaite toutefois poser des questions au Conseil fédéral pour vérifier la compatibilité des partenariats entre le CICR et certains acteurs économiques avec les principes fondateurs de l’organisation.» Le texte de l’interpellation relève qu’avec des «rapprochements problématiques, le CICR met en danger sa crédibilité d’institution neutre, impartiale et indépendante. Cela induit également un risque majeur pour la sécurité des délégués du CICR sur le terrain.»

Financé par la Confédération

La conseillère nationale rappelle que la Confédération finance à hauteur de 150 millions par an l’institution genevoise et est redevable aux citoyens suisses de l’utilisation conforme des contributions de l’Etat. Elle se demande: «Le budget du CICR s’élevant désormais à près de 2 milliards de francs, quel est l’organe de surveillance indépendant qui non seulement veille à sa bonne gestion financière mais assure également qu’il respecte son mandat?»

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Vice-président du Parti libéral-radical genevois, Rolin Wavre refuse de croire que le CICR est en train de perdre son âme. Mais il a lui aussi quelques doutes. La fonction de président du CICR, dit-il, est incompatible avec un siège au sein du Conseil de fondation du WEF. Il s’inquiète aussi des informations que pourrait fournir le CICR à des sociétés souhaitant percer sur tel ou tel marché, comme au Nigeria quand il avait conclu un partenariat avec LafargeHolcim, aujourd’hui caduc. «L’action un peu solitaire de Peter Maurer va au-delà des limites», souligne-t-il.

Le CICR accusé de devenir une «ONU bis»

Le PLR genevois estime que s’associer aussi étroitement avec de grandes multinationales est un pari risqué. Mais cet ex-délégué du CICR, qui fut huit ans durant chef de délégation, espère que ce type d’interpellation «ne donnera pas des armes à ceux qui financent le CICR» pour réduire leurs contributions. Le CICR étant parfois accusé d’en faire trop, de devenir une «ONU bis» en faisant aussi du développement, Rolin Wavre note: «Il est juste de ne pas se contenter des secours d’urgence. L’humanitaire doit désormais aller au-delà, assurer un continuum de développement. Mais ce n’est pas au CICR de le faire.»

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Informé de l’interpellation, le directeur du CICR, Yves Daccord, réagit: «Il est important qu’un tel débat ait lieu sur ces questions complexes. Dans ce monde qui change, il est de notre devoir d’entrer en contact et d’établir des relations solides avec tous les acteurs qui ont de l’influence, y compris le secteur privé. Et, comme avec tout autre acteur, s’engager avec le secteur privé c’est explorer, découvrir. Bien entendu, nous n’avons pas toutes les réponses, ni toutes les solutions. Ce qui est fondamental c’est que ce débat soit libre de tout a priori, de tout préjugé sur ce que notre relation avec le secteur privé peut engendrer de bon ou de mauvais.»

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