Novembre 2009 avait été sacré le mois le moins sanglant pour l’Irak depuis 2003. Décembre vient déjà contrarier les prévisions optimistes divulguées à l’occasion de ce classement. Mardi, cinq attentats à la voiture piégée ont dévasté Bagdad, tuant au moins 127 personnes et en blessant près de 450. Les véhicules, dont quatre étaient conduits par des kamikazes, ont explosé presque simultanément hier matin, détruisant le Ministère des finances, en partie celui de l’intérieur, le tunnel menant à celui du travail, le Palais de justice et l’Institut de technologie. Une patrouille de police a également été visée. Le même jour, la présidence fixait au 6 mars 2010 la tenue des prochaines élections législatives.

«Il y a évidemment un lien avec le processus électoral, souligne Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, à Genève. Les auteurs de ces attaques cherchent sans doute à affaiblir le gouvernement Maliki. Le premier ministre peut en effet se targuer d’un bilan assez positif: stabilisation des violences, calendrier de retrait américain et accord des différentes factions du pays sur la tenue des prochaines législatives.» Nouri al-Maliki, en outre, se lance dans la bataille électorale avec une liste dépassant les clivages ethniques et significativement nommée «Etat de droit». Une provocation pour certains: on ne s’émancipe pas si facilement du communautarisme.

Le nom d’Al-Qaida a circulé sitôt les attentats commis, leur planification rappelant le mode opératoire de la mouvance islamiste. En août et en octobre déjà, des attaques lancées contre des symboles du pouvoir irakien avaient été attribuées aux nervis de Ben Laden et aux soutiens de l’ancien régime. «Le perfectionnement des assauts montre que les responsables sont organisés et bénéficient de complicités au sein de l’Etat, argue Hasni Abidi. Il peut s’agir d’Al-Qaida, mais les ennemis de Maliki et de la démocratisation sont nombreux. Il ne faut pas sous-estimer non plus la donne étrangère; les pays voisins n’ont pas franchement intérêt à voir l’Irak se stabiliser car la réussite du processus signifierait que le modèle est exportable ailleurs.»

Selon Pierre-Jean Luizard, spécialiste de l’Irak et chercheur au Centre national de la recherche scientifique, à Paris, le nœud du problème réside dans le système politique mis en place par Washington. «Les Américains se sont engagés sur une reconstruction communautaire. Du coup, c’est la surenchère permanente, tout le monde est mécontent, se sent lésé par rapport aux autres. Ce système empêche le consensus car les gens s’avancent au nom d’intérêts régionaux, confessionnels ou ethniques, jamais nationaux. Le prochain scrutin n’arrange rien puisque les groupes ayant obtenu du pouvoir localement ne sont pas prêts à le laisser échapper.»

La loi électorale adoptée dimanche, après d’âpres négociations, prévoit ainsi une répartition claire des sièges du parlement. Les Kurdes, qui ont guerroyé jusqu’au dernier moment pour accroître leur représentativité, sont assurés de remporter 41 fauteuils sur 325, les chrétiens en auront huit, les femmes un tiers.

«Le caractère massif, meurtrier et organisé de ces cinq attentats prouve l’incapacité de l’Etat à assurer la sécurité de la population. Les Irakiens, dès lors, se replient une fois encore sur leur communauté et font davantage confiance aux milices qu’à l’armée. On ne sort pas de cette logique», déplore Pierre-Jean Luizard. Le désarmement des troupes informelles est donc nécessaire à la pacification de l’Irak. «Tant que les milices perdureront, que les leaders religieux auront une telle influence politique, que les partis fonctionneront comme de petits Etats et que les baassistes ne seront pas réintégrés dans la société, les violences continueront, même réduites à un seuil «supportable», estime Hasni Abidi. Les analystes craignent que les attentats ne se multiplient dans la perspective du scrutin de mars prochain.

La loi électorale prévoit une répartition claire des sièges du parlement selon les communautés