A Bagdad: une quarantaine de morts dans un attentat-suicide devant une caserne de police, et des corps sans tête un peu partout. A New York: les Etats-Unis opposent au Conseil de sécurité leur veto à une résolution condamnant Israël après le bombardement qui a tué dix-neuf civils à Gaza (lire en page 17). A Washington: Ehoud Olmert arrive pour une des rencontres régulières du chef du gouvernement israélien avec George Bush. Alors, tout continue comme avant? Bien sûr, un changement de majorité au Congrès n'est pas une révolution pour le monde. Et les inflexions de la politique américaine, inévitables à cause de l'Irak, seront lentes. Première tentative d'évaluation.

1. Un visiteur en petite forme

Entre sa précédente visite et la rencontre qu'il a lundi avec le président américain, Ehoud Olmert a perdu de sa stature. Quand il avait succédé au pied levé à Ariel Sharon, il faisait déjà pâle figure après le vieux lion. Et entre-temps, son armée a livré au Liban une guerre dont tout le monde arabo-musulman pense qu'elle l'a perdue. Sa politique de retrait unilatéral est dans les limbes, et Olmert a dû faire entrer un extrémiste dans son gouvernement pour sauver sa majorité. Malgré ce noir bilan, la solidarité de principe des Etats-Unis ne va pas changer: les démocrates l'approuvent, et ils sont les plus dépendants de l'électorat juif.

L'Amérique, pourtant, est absente. Depuis six ans, elle prône la création d'un Etat palestinien viable, mais n'a rien entrepris pour le faire naître.

Cette écart entre les mots et les actes devient, avec l'enlisement irakien, une impuissance. L'appel à un réengagement monte. Et il n'est pas étonnant qu'ait été publiée dans ces circonstances une thèse universitaire dénonçant l'alliance inconditionnelle avec Israël comme un risque pour la sécurité des Etats-Unis eux-mêmes.

2. Une nouvelle pensée au Proche-Orient

Les Israéliens sentent-ils venir un changement? Ephraïm Sneh, le vice-ministre de la Défense à Jérusalem, a brandi la menace d'une intervention préventive pour empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire au moment même où Donald Rumsfeld était remplacé au Pentagone par Robert Gates. Or l'ancien directeur de la CIA a cosigné il y a deux ans la conclusion d'une task force qui recommande d'ouvrir un dialogue direct avec la République islamique. L'attitude des conservateurs, qui attendent un changement de régime à Téhéran, lui paraît absurde et contre-productive.

3. Irak: la porte de sortie

Robert Gates faisait partie jusqu'à vendredi dernier de l'Iraq Study Group (et non pas Survey Group, comme nous l'avons écrit samedi), qui doit proposer au pays une nouvelle stratégie. L'ISG, dix hommes et des dizaines d'experts dirigés par l'ancien secrétaire d'Etat James Baker et le démocrate Lee Hamilton, rencontre aujourd'hui aussi George Bush, Dick Cheney, et Stephen Hadley, le chef du Conseil national de sécurité. Le groupe pourrait aussi proposer une ouverture à l'Iran et à la Syrie, comme l'un des moyens de stabiliser l'Irak.

L'Iraq Study Group a une drôle d'histoire. Il est né d'une initiative du Congrès, inquiet face à l'entêtement belliqueux de la Maison Blanche. Le président l'avait accueilli avec beaucoup de réticence. Mais maintenant que Bagdad est devenu, pour tout le monde, un coupe-gorge, les républicains comme les démocrates attendent les propositions du Groupe Baker comme s'il s'agissait de celles d'un sauveur. Il n'y a pourtant pas, pour l'Irak, de solution miracle qui permettrait à l'armée américaine d'entreprendre un retrait. Les Américains le savent d'ailleurs si bien qu'ils se mettent à envisager des mesures extrêmes: le recours à un homme fort, un chiite, qui aurait à sa disposition l'armée irakienne (composée en majorité de chiites) pour régler à sa manière la question de la résistance sunnite. Leçon cynique qui vient de l'histoire: Saddam Hussein a bien su écraser les soulèvements des chiites, majoritaires.

4. Une Amérique bipartisane?

Le travail de l'Iraq Study Group répond aussi à une urgence intérieure. Les deux partis sont si conscients de la lourdeur du fardeau irakien qu'ils cherchent à trouver d'abord, sur la guerre, un consensus intérieur. Ni les démocrates, ni les républicains ne souhaitent arriver à l'élection présidentielle de 2008 avec un pareil boulet. Pour le parti de Nancy Pelosi, l'aventure irakienne était un formidable argument de campagne, qui lui a permis de s'emparer du Congrès. Maintenant, c'est fini: les démocrates ont une coresponsabilité. Aux Etats-Unis, la notion de gouvernement englobe l'exécutif et le législatif.

Ce rapprochement sur le plus grand péril signifie-t-il que les Américains entrent dans une période d'entente bipartisane? Les deux camps se font des sourires et se tendent la main. Ce sont des mots d'après-élection. La politique est un combat. Les deux côtés n'ont qu'une chose en vue: 2008, pour compléter la victoire du 7 novembre, ou pour effacer une défaite.

5. Règlements de compte

Les politesses vont d'ailleurs vite faire place aux affrontements. Le Congrès (dans sa composition d'avant le Midterm; le nouveau n'entrera en fonction qu'en janvier) va reprendre sa session cette semaine. George Bush espérait pouvoir faire passer in extremis des mesures qui lui tiennent à cœur. La nouvelle loi, par exemple, qui autorise des écoutes entre les Etats-Unis et l'étranger pour traquer des comploteurs terroristes. Il ne l'obtiendra sans doute pas. Pas plus que la confirmation de John Bolton comme ambassadeur à l¹ONU. Nommé par décision présidentielle, Bolton doit obtenir une prolongation de contrat du Sénat. Or un républicain modéré, Lincoln Chafee, qui vient d'être battu, ne lui donnera pas sa voix, qui est indispensable.