États-Unis

Qui sont les cinq contre-pouvoirs face à Donald Trump?

Médias, leaders de l’économie, citoyens, opposition politique: les voix se multiplient pour dénoncer certaines mesures de Donald Trump. Mais face aux contestations, le président américain ne se rétracte pas. Il impose ses méthodes

Quand Donald Trump se sent attaqué, critiqué, remis en question, il attaque. En passant par son arme favorite: Twitter. Son décret anti-immigration, qui interdit notamment aux ressortissants de sept pays (Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen) d’entrer sur sol américain pendant 90 jours, a déclenché un déluge de réactions et provoqué chaos, confusions et incertitudes. Attaqué en justice, dénoncé par l’ONU, contesté dans la rue, le décret a été jusqu’à faire sortir Barack Obama de son silence. Donald Trump, qui jusqu’ici tient ses promesses de campagne, ne plie pas. Il avance. Avec ses méthodes.

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Sally Yates, ministre de la Justice par intérim, vient d’en faire les frais. Elle a été limogée pour avoir suggéré aux procureurs de ne pas défendre le décret. Le communiqué de la Maison-Blanche annonçant son licenciement n’y va pas par quatre chemins. Il accuse Sally Yates de trahison. «La ministre intérimaire, Sally Yates, a trahi le Département de la justice en refusant d’appliquer un décret destiné à protéger les citoyens des Etats-Unis», précise le texte.

Elle est traitée de «faible sur les frontières et très faible sur l’immigration illégale» pour avoir mis en doute la légalité du décret. D’autres anciens de l’administration Obama ont été démis de leurs fonctions. C’est le cas du chef intérimaire du service de l’immigration et des douanes. Donald Trump détricote l’héritage Obama en se débarrassant de tous ceux qui le contestent ou freinent ses projets.

Autre épisode: un des derniers tweets du président des Etats-Unis s’en prend à Nancy Pelosi et à «Fake Tears (fausses larmes) Chuck Schumer». Parce que la cheffe de la minorité démocrate à Chambre des représentants et son homologue au Sénat ont participé à une manifestation devant la Cour suprême. La réaction de Donald Trump: «Le micro n’a pas fonctionné (un désordre), exactement comme le Parti démocrate!»

Sentant des critiques venir dans son propre camp, le président s’en est aussi pris, toujours sur Twitter, aux sénateurs républicains John McCain et Lindsey Graham, qui dans un communiqué commun ont exprimé leurs doutes sur le décret. Réponse de Donald Trump: «Ils feraient mieux de déployer leurs énergies sur l’Etat islamique, l’immigration illégale et la sécurité aux frontières plutôt que de toujours chercher à déclencher une troisième guerre mondiale.»

Des diplomates américains, qui ont osé dire leur désaccord dans un document interne, ont également été remis à l’ordre. «Soit ils acceptent le programme, soit ils s’en vont», a déclaré le porte-parole Sean Spicer.

Le ton est donné. Donald Trump n’aime pas la contestation. Même si de petites adaptations ont été apportées à son décret, il reste peu enclin au dialogue et s’enferre dans ses projets. Une attitude qui pousse ses opposants à redoubler d’énergie pour le combattre.


Face à Trump, cinq contre-pouvoirs

Majoritaires, les républicains ont conclu un pacte faustien avec Donald Trump. Ils ne vont sans doute pas se mettre en travers de sa route

Le rempart de la justice

La magistrate new-yorkaise Ann Donnelly, juge fédérale à la Cour de Brooklyn, a été la première à rendre une décision contre le décret anti-immigration de Donald Trump. Elle a fait libérer deux Irakiens détenus à l’aéroport de JFK et a exigé la suspension des expulsions de toutes personnes arrivées aux Etats-Unis avec des documents valables. Trois autres juges fédéraux, saisis de plaintes identiques, ont agi dans le même sens. Ce n’est pas tout: les procureurs de 16 Etats, tous démocrates, se sont publiquement érigés contre le décret. Déterminée, la puissante American Civil Liberties Union (ACLU), épaulée par des organisations de défense des droits civiques, qui était à l’origine de la première plainte, ne compte pas en rester là. Elle a d’ailleurs reçu plus 24 millions de dollars de dons en un seul week-end. La bataille juridique ne fait que débuter. Et pourrait bien remonter jusqu’à la Cour suprême. (VdG)

Le quatrième pouvoir revigoré

Si, dans le monde de Donald Trump, le principal ennemi extérieur est l’«islam radical», les médias et les élites qu’ils sont censés représenter sont la première cible sur le plan intérieur. Depuis qu’il s’est lancé dans la course présidentielle, le milliardaire a déclaré la guerre à la presse accusée de ne pas comprendre le peuple qui l’a finalement élu. Loin de s’apaiser, cette bataille a encore gagné en intensité depuis qu’il est installé à la Maison-Blanche. Le grand ordonnateur de cette stratégie est l’idéologue Stephen Bannon, ancien rédacteur en chef d’un site d’extrême droite, Breitbart News. Du coup, les médias se retrouvent aux avant-postes de la résistance à Trump. Un rôle de contre-pouvoir qui se renforce dans l’adversité et qui profite à certains: le «Washington Post» et le «New York Times» en particulier voient leurs ventes augmenter. Face à la plupart des grands médias qui traquent les mensonges du président, ce dernier privilégie un canal de communication, Twitter, et un média, Fox News. (F. K.)

La rue américaine en ébullition

Il ne se passe pas un seul jour sans que le cinéaste Michael Moore relaie un appel à manifester contre Donald Trump, dont il avait prédit et redouté la victoire. Dernier rendez-vous en date: des rassemblements mardi soir contre la nomination d’un nouveau juge à la Cour suprême, qualifiée de putsch. Avant cela, des milliers d’Américains avaient exigé la libération des personnes retenues en vertu du décret anti-immigration dans les aéroports du pays. Le lendemain de l’investiture, elles et ils étaient plus d’un million à défiler contre le «machisme» du président à travers les Etats-Unis. Pour l’instant, cette mobilisation n’a en rien infléchi le nouveau locataire de la Maison-Blanche. Donald Trump est certes l’un des présidents les plus impopulaires à son entrée en fonction. Mais ses partisans se réjouissent du fait qu’il tienne ses promesses. L’activisme tous azimuts anti-Trump a pour conséquence de pousser le Parti démocrate vers une opposition de plus en plus dure. (Si. Pe.)

L’inquiétude du big business

Les grandes entreprises américaines feront-elles reculer Donald Trump sur son décret anti-immigration? Les premières salves sont venues des géants de l’internet – Google (en photo un des fondateurs, Sergueï Brin), Facebook ou Apple – qui s’étaient engagés aux côtés d’Hillary Clinton. La fronde dépasse désormais la Silicon Valley. Les dirigeants de Ford, le constructeur automobile qui avait renoncé à une usine au Mexique suite à un tweet de Donald Trump, dénoncent une mesure qui «va à l’encontre des valeurs de l’entreprise». Plusieurs banques s’inquiètent pour la marche de leurs affaires. «Il y a un risque de perturbation pour l’entreprise, surtout pour certains de nos employés et leurs familles», a estimé Lloyd Blankfein, le PDG de Goldman Sachs. La banque a pourtant fourni plusieurs de ses cadres à l’administration Trump. La plupart des entreprises américaines n’ont pas pris position. Pendant la campagne, Donald Trump a, notamment, promis de réduire leur taxation. (Si. Pe.)

Un Congrès suiveur

Le Congrès peut-il jouer son rôle de contrepoids face à Donald Trump? La campagne présidentielle est instructive à ce propos. Les velléités d’opposition aux outrances du candidat new-yorkais ont rapidement fait long feu. En automne 2015, le président de la Chambre des représentants, Paul Ryan, jugeait contraire aux valeurs de l’Amérique la volonté de Donald Trump d’interdire aux musulmans d’entrer aux Etats-Unis. Aujourd’hui, il soutient le décret sans sourciller. Le Parti républicain a conclu un pacte faustien avec le 45e président. Il pourrait en être prisonnier jusqu’aux élections de mi-mandat en 2018. Donald Trump étant à plusieurs égards en complet porte-à-faux avec la doctrine républicaine, le Grand Vieux Parti risque d’en perdre son âme. Les démocrates, minoritaires, tenteront d’user de la «flibuste», une manœuvre parlementaire, pour bloquer Trump. (S. Bu.)

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