reportage

La cité maudite des Papous

Tabubil, une ville minière de Papouasie-Nouvelle-Guinée, avait tout pour plaire à ses habitants. Aujourd’hui, elle crève, polluée jusqu’à l’os, économiquement exténuée. Car ses anciennes richesses se sont transformées en calamité

«Tabubil est hantée… Tout ce brouillard dans la ville, ça n’est pas un hasard, c’est la terre qui se venge parce qu’elle a été dérangée!» La quarantaine, un regard sombre et très doux, Bobby Kain agite nerveusement son bras vers les lumières de la mine qui embrasent l’horizon. En quelques minutes, une épaisse brume blanche a avalé la cité minière. Tabubil est une petite ville ­moderne de 25 000 habitants bâtie dans une forêt sacrée de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

C’est dans cette jungle peuplée de mangeurs d’hommes que Bobby a vu naître la modernité, à la fin des années 1970: «Un jour, les Blancs de l’exploration minière sont arrivés et ont demandé à mon père de déblayer les arbres pour construire un campement sur le Mont Fubilan. Les peuples Min ont accepté de troquer leurs terres à la mine contre une simple boîte d’allumettes!»

Bobby Kain est un enfant de la province de l’Ouest, région peu peuplée et très sauvage. Avec son uniforme un peu trop lâche et son jeune visage brun rasé de près, il a l’apparence d’un enfant grandi trop vite. L’homme est cependant très respecté à Tabubil, où il tient une petite entreprise de signalisation pour la compagnie minière qui gère la ville.

Bobby était tout jeune lorsque la patrouille gouvernementale a détecté la présence d’or et de cuivre dans la montagne, en 1963. A l’époque, il portait encore l’étui pénien et frissonnait à l’écoute des histoires de cannibalisme de son grand-père: «Il m’a raconté qu’il avait mangé un explorateur: sa peau était si sucrée qu’il l’a rongée jusqu’à l’os, et la cuisson des chaussures a pris sept jours!»

Bobby éclate de rire. Cette légende de Blanc dévoré tout habillé est une plaisanterie papoue très répandue ici. Restée inexplorée jusqu’en 1930, la Papouasie-Nouvelle-Guinée a longtemps été considérée comme une île hostile, peuplée de tribus sanguinaires. Certaines des communautés Min pratiquaient bien quelques rituels anthropophages, mais avec l’arrivée des missionnaires, des colons et des explorateurs miniers, les croyances et les habitudes ont radicalement changé.

En 1981, la compagnie australienne Broken Hill Proprietary (BHP) a formé un consortium avec le gouvernement de Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Canadiens de l’Inmet Mining Corporation. L’alliance a engendré Ok Tedi Mining Limited (OTML), l’actuel opérateur de la mine Ok Tedi. C’est alors que les bulldozers ont commencé à tailler une gigantesque plaie blanche dans la montagne mise à nue. A quelques kilomètres de la mine à ciel ouvert, Tabubil a surgi de la jungle comme un mirage: «Les ­avions, les hélicoptères, les pelleteuses ont transformé le plateau. Les yeux de Bobby Kain s’illuminent. Pour quoi faire? On ne savait pas bien… Mais les routes et les bâtiments ont pris forme comme par magie! On était si fascinés qu’on a oublié d’aller jouer dans la rivière, on n’a même pas vu que sa couleur changeait.»

L’enthousiasme de Bobby s’évanouit dans un soupir. Ok Tedi est rapidement devenue l’une des mines les plus polluantes de la planète. Chaque jour, elle continue de déverser des dizaines de milliers de tonnes de déchets toxiques dans les fleuves avoisinants. De la poissonneuse rivière Ok Tedi, il ne reste plus qu’un large bandeau de vase grise nauséabonde. Son volume a gonflé, provoquant des crues qui ont détruit les jardins de plus de 200 villages.

Face au désastre environnemental, des milliers d’autochtones ont demandé réparation à BHP Billiton, alors l’actionnaire majoritaire d’OTML et l’opérateur de la mine. La Banque mondiale elle-même est intervenue en janvier 2000 afin d’exiger la fermeture d’Ok Tedi.

Les négociations ont commencé. BHP Billiton se serait bien retirée, mais elle souhaitait s’assurer qu’aucune poursuite judiciaire ne serait lancée après son départ. Très dépendant des ressources minières – cette mine représentant à elle seule 20% du produit national du pays – l’Etat de Papouasie-Nouvelle-Guinée a accepté les conditions du géant minier australien. En 2002, BHP Billiton a cédé une partie de ses actions à un fonds d’investissement basé à Singapour, PNG SDP, mais sans réparer ses dégâts. Aujourd’hui la mine est toujours exploitée, jusqu’à épuisement.

L’histoire d’Ok Tedi n’est pas un cas isolé. Les projets miniers se multiplient dans le pays et l’exploitation des ressources naturelles telles que l’or, le cuivre et le pétrole contribue à 70% des recettes à l’exportation.

Ces richesses pourraient bien être une malédiction. Le 28 mai 2010, le parlement a voté un amendement interdisant aux Papous, qui possèdent 97% des terres du pays, d’attaquer en justice les compagnies minières sur le plan environnemental. Une catastrophe pour le pays, 85% de la population vivant toujours de l’agriculture de subsistance.

La pollution n’est pas l’unique problème. Dans la province de l’Ouest, isolée et sous-développée, OTML est devenue un gouvernement de substitution aux yeux des habitants. Avec son hôpital, son supermarché, ses routes, son golf et ses compagnies de sécurité privée, Tabubil est considérée comme une des villes les plus sûres et agréables de toute la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Source de travail, de services et d’argent dans un pays affligé d’un Etat corrompu et absent, la cité minière attire des milliers de Papous issus de l’exode rural qui viennent gonfler les bidonvilles de sa périphérie.

Albert est un «errant» de Tabubil. Il a marché dix jours dans la jungle avant d’atteindre la ville eldorado. Pour gagner une poignée de kinas, la monnaie locale, cet ancien mineur approvisionne clandestinement les résidents en noix de bétel, la plante traditionnelle aux propriétés stimulantes dont les Papous raffolent.

La nuit est tombée dans les rues de la ville minière. Albert exhibe un grand sourire rouge: «Je gagne plus de 2400 kinas par mois (environ 840 francs): avec ça, je peux me procurer de la nourriture au supermarché et de la bière dans les clubs. Ça m’a aussi permis d’acheter ma deuxième femme, Rosa!»

Sa maison de fortune se trouve dans la forêt parmi une centaine d’autres, à quelques centaines de mètres de la ville. «Vous ne la voyez pas d’ici, car ma cabane est enfouie sous les feuillages. Je la cache pour que la police ne vienne pas la brûler.» Un peu plus loin, une jeune fille suspendue à son téléphone mobile pousse de grands éclats de voix. Albert décrypte: «Elle téléphone à l’un de ses copains… – Elle en a plusieurs? – Il faut bien qu’elle gagne sa vie!»

Pour contrôler sa ville, OTML a construit trois check points et placé un vigile à chaque coin de rue. La compagnie minière impose surtout aux résidents des règles de conduite strictes auxquelles il leur faut se plier, sous peine d’expulsion.

«On se croirait retourné aux temps coloniaux, grommelle Opa, 22 ans. OTML dirige tout comme si on était des enfants!» Son père travaillant pour Ok Tedi, la jeune fille vit dans le quartier des maisons de type C, réservées aux employés de la compagnie. «Les vigiles nous surprotègent, on n’a pas le droit d’inviter un proche chez soi sans demander l’autorisation à la compagnie, l’alcool est banni des magasins…»

Dans le camp des dongas, les dortoirs des travailleurs seuls, la loi d’OTML va plus loin encore. Employée au café internet de la ville, Karen vit séparée de son mari, qui s’est vu allouer un autre dortoir: «Pour passer du temps avec lui, je dois demander la permission à la sécurité, qui autorise une visite de quinze à trente minutes et interdit toute rencontre après 22 heures. Même mes enfants, qui ont 3 et 5 ans, n’ont pas le droit de venir me voir!»

Karen émet un rire gêné. Elle n’a pas l’habitude de se plaindre. Comme beaucoup ici, la jeune femme s’est habituée à l’indifférence des expatriés et aux règles qui infantilisent. Elle est trop reconnaissante d’avoir du travail dans une ville sûre.

A 16 ans, Susanna incarne la génération des jeunes qui ont grandi à Tabubil et se sont accoutumés au confort d’une ville moderne. «Vous, les Blancs, vous êtes riches, alors que nous, nous sommes des gens grossiers. Vous êtes là pour nous développer, c’est pour ça qu’on vous respecte.» Pour rien au monde, l’adolescente ne voudrait retourner dans le village où elle est née: «Là-bas il n’y a plus que des personnes âgées et l’on mange des légumes cuits au feu de bois. Ici c’est propre et sûr. Et je peux acheter du Coca-Cola, des frites et du poulet! – Et que vas-tu faire quand la mine fermera? Susanna écarquille ses grands yeux dorés. – Je veux rester à Tabubil toute ma vie.»

Et pourtant, Ok Tedi devrait fermer en 2013, même si des négociations sont en cours pour prolonger la vie de la mine jusqu’en 2022. D’ici là, les effectifs seront réduits de deux tiers. L’or et le cuivre s’épuisent. La mine a presque tout mangé. Que deviendra Tabubil sans OTML? «Cette ville sera une ville fantôme, avec du brouillard et de la forêt partout, prédit Opa. Le gouvernement est corrompu, il ne sait pas gérer ses villes: Tabubil ne fonctionnera plus.»

Non loin de la place centrale, de longs blocs rectangulaires crasseux côtoient les préfabriqués flambant neufs d’OTML: ce sont les baraquements de la police, «entretenus» par le gouvernement. En ruine. Une seule chambre par famille.

L’agent Peterson est mal luné: «Je n’avais pas de voiture aujourd’hui, je suis resté cloué sur place.» Question à 1000 dollars: que se passera-t-il à la fermeture? «Tous les vigiles s’en iront, puisque c’est la mine qui les paie. Les gens des environs vont se battre pour s’approprier les maisons vides, ça va être un vrai chaos!»

Au loin, les lumières de la mine gorgent le ciel d’une intense couleur cuivrée. Bobby secoue la tête tristement. «Plus rien ne sera comme avant, on ne retournera jamais au temps où l’on portait l’étui pénien. Mes enfants prendront mes histoires pour des histoires de fantômes.»

Ce reportage a fait l’objet d’une semaine d’émissions à la RSR. Des archives que l’on peut écouter sur l’onglet d’Un Dromadaire sur l’épaule.

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