Environnement

La CITES, gardienne des espèces menacées

Les éléphants ou les rhinocéros font partie des espèces les plus menacées au monde. Le trafic de l’ivoire alimente des groupes armés. Une convention internationale, la CITES, régule le commerce de 35 000 espèces animales ou végétales. Rencontre avec son secrétaire général, l’Australien John Scanlon

Les éléphants ou les rhinocéros font partie des espèces les plus menacées au monde. Le trafic de l’ivoire alimente des groupes armés. Une convention internationale, la CITES, régule le commerce de 35 000 espèces animales ou végétales. Rencontre avec son secrétaire général, l’Australien John Scanlon

La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) n’interdit pas par principe la commercialisation, mais vise plutôt à réguler les échanges. L’interdiction est l’exception, quand les risques d’extinction sont trop grands.

Le secrétaire général de la ­CITES, l’Australien John Scanlon, explique le fonctionnement de ce traité unique, qui permet de sanctionner les Etats qui ne respectent pas leurs obligations.

Le Temps: Quelles sont les espèces les plus menacées par le commerce illégal?

John Scanlon: Le trafic le plus emblématique est celui de l’ivoire. Entre 2010 et 2012, 100 000 éléphants ont été tués en Afrique. Les rhinocéros sont tout aussi menacés. Autre exemple préoccupant, le bois de rose de Madagascar, très prisé pour fabriquer des meubles, est exploité en grande quantité. Ces commerces ne mettent pas seulement en danger des espèces, mais déstabilisent des régions entières. Car ils impliquent souvent le crime organisé ou des rebelles, comme l’Armée de résistance du Seigneur, un groupe ougandais qui participe au braconnage des éléphants en République centrafricaine.

– Pourquoi ces trafics sont-ils si intéressants?

– Les profits sont énormes et les risques peu importants. Dans certains pays, les peines ne dépassaient pas le montant d’une amende de parking. C’est heureusement en train de changer. En Chine par exemple, des gens ont été condamnés à dix ans de prison pour avoir importé illégalement de l’ivoire.

– Quelle est l’ampleur du commerce illégal des espèces menacées?

– Cela représente entre 10 et 20 milliards de dollars par année. Si on inclut le trafic du bois et des espèces marines, le chiffre atteint quelque 150 milliards de dollars.

– Pourquoi cette distinction?

– Parce que nous ne régulons que le commerce des espèces menacées ou qui pourraient l’être. 35 000 espèces animales ou végétales figurent sur les listes de la CITES. Lorsque la convention est entrée en vigueur en 1973, il n’y avait que 18 arbres protégés. Nous en avons aujourd’hui 600 dans nos listes et, lors de notre dernière réunion, nous avons ajouté pratiquement toutes les essences de Madagascar. La CITES couvre de plus en plus d’espèces. Cela montre que l’exploitation de la vie sauvage augmente à cause la croissance démographique.

– Comment fonctionne ce système de listes?

– Il y a deux catégories principales, ce que nous appelons les annexes. Dans la première, on trouve 900 espèces menacées d’extinction, comme les tortues marines, les grands singes ou les tigres. Tout commerce est interdit. Les 33 000 espèces de l’annexe II peuvent être commercialisées, mais à des conditions très strictes pour que cela soit durable. Ainsi le commerce de trois espèces de python pèse un milliard de dollars par année. La peau des serpents, de même que celles des crocodiles, est utilisée par l’industrie du luxe pour des sacs ou des bracelets de montre. Pour faire entrer ou sortir une espèce de ces deux annexes, il faut l’approbation des deux tiers des 180 Etats membres de la CITES.

– L’Afrique du Sud envisage de légaliser le commerce des cornes de rhinocéros, aujourd’hui interdit, pour couper l’herbe sous le pied des trafiquants. Qu’en pensez-vous?

– Pour l’instant, l’Afrique du Sud n’a pas déposé de demande formelle. Des études sont menées pour évaluer l’impact d’une telle mesure. Nous verrons donc le moment venu. La conservation des rhinocéros, en particulier blancs, en Afrique du Sud était un succès. Aujourd’hui, la population est remontée à 20 000 individus, alors qu’il en restait moins de 100 il y a 30 ans. Mais ces progrès sont menacés par le braconnage intensif. Nous faisons tout pour aider le gouvernement sud-africain dans ses efforts et nous avons récemment organisé une rencontre, à Genève, avec le Vietnam, le premier pays importateur, et la Chine, qui avait réussi à éliminer l’usage de la corne de rhinocéros pour la médecine traditionnelle dans les années 1990.

– Que risquent les pays qui violent leurs engagements?

– Ils peuvent être interdits de commerce d’une ou de toutes les espèces protégées. Plus de 30 mesures sont actuellement en place. Après plusieurs avertissements, la Guinée, par exemple, ne peut plus ni exporter, ni importer aucune espèce couverte par la convention. Jeudi dernier, nous avons infligé la même sanction au Nigeria, à la République démocratique du Congo et au Laos pour n’avoir pas soumis dans les délais leur plan national contre le trafic d’ivoire.

– Quels sont vos moyens de contrôle?

– Nous collaborons avec Interpol, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime ou les douanes du monde entier. Pour l’ivoire, il existe depuis dix ans un programme très sophistiqué pour recenser tous les éléphants tués et toutes les saisies effectuées. Les moyens médico-légaux sont de plus en plus utilisés, comme des prélèvements d’ADN, pour recenser les individus et tracer la marchandise. Cela montre que le trafic des espèces menacées est de plus en plus considéré comme un crime sérieux.

– Ne risquez-vous pas de criminaliser les populations locales qui braconnent pour leur survie?

– Nous visons les groupes criminels et leur trafic illégal à échelle industrielle. Même si des habitants sont recrutés pour braconner, les populations locales y ont tout à perdre. Cela déstabilise leur écosystème, nuit au tourisme et contribue à l’instabilité et à la corruption. A l’inverse, les communautés peuvent profiter d’un commerce régulé et durable.

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