Ukraine

Des citoyens à Donetsk pour dire non à la Russie

Deux mille personnes ont manifesté pacifiquement place Lénine jeudi pour demander le respect des frontières de l’Ukraine

Des centaines de citoyens osent manifester à Donetsk pour dire non à la Russie

Il existe différentes façons de chanter un hymne national. Sur Maïdan, au moment de la nouvelle révolution ukrainienne, les manifestants en faisaient un cri collectif. Une autre manière est apparue au parc des Victoires, à Donetsk, jeudi. Ce fut d’abord un murmure chaleureux, une prière dans une messe civique, une façon aussi de se compter à voix haute. Pour la première fois depuis la prise de l’administration régionale, le 6 avril, par les séparatistes, qui ont proclamé dans la foulée une «république populaire de Donetsk», des habitants ont desserré le goulot d’étranglement qui semblait assécher l’identité nationale dans le Donbass.

Les séparatistes diront forcément que leurs adversaires n’étaient que 2000. Et ils auront raison. Mais ils oublieront de préciser que les manifestants pro-russes n’étaient guère plus nombreux pendant un mois, lors des rassemblements place Lénine.

Au milieu des deux camps mobilisés coule la rivière des silencieux, des indécis, des apeurés, charriant des sentiments contradictoires: un ressentiment contre les nouvelles autorités à Kiev, la conviction que Viktor Ianoukovitch était le président légitime, mais aussi, malgré les liens économiques et culturels avec la Russie, l’envie confuse de calme, de stabilité, dans les frontières actuelles.

«J’aime mon pays»

Les séparatistes oublieront aussi de reconnaître que ces partisans de l’Ukraine unifiée, souveraine, ont été braves. Pendant toute la journée, des rumeurs ont circulé sur des affrontements inévitables entre pro et anti-russes, à Donetsk et à Kramatorsk, où un rassemblement similaire s’est tenu. Le matin même, Denis Pouchiline, le représentant du présidium, le conseil exécutif de la «République de Donetsk», nous garantissait des «provocations»: «Il y aura des étudiants, des représentants armés de Pravyi Sektor [alliance de groupuscules ultra-nationalistes] qui voudront tirer sur les policiers chargés de protéger le bâtiment de l’administration régionale.»

C’est vrai, on vit des étudiants au parc des Victoires. Ils arboraient des drapeaux ukrainiens ou portaient des couronnes de fleurs. Nina Guber, 20 ans, étudie à l’Université de Kharkiv mais est revenue chez elle, à Donetsk, pour le week-end. Elle a entendu parler de la manifestation par les réseaux sociaux. Elle ne comprend pas vraiment la question des risques encourus: «Je n’ai pas le choix, j’aime mon pays. Je n’avais pas peur. Ce qui domine, c’est la déception à cause de l’inaction du gouvernement. S’ils ne font rien, tout ne dépend que de toi.»

Le père de Nina essaie de ne pas se mouiller dans cette affaire de souveraineté du Donbass. Sa mère, Russe, grimace à chaque fois qu’elle entend des propos hostiles aux siens. Quant à Nina, elle écarquille les yeux en voyant la latitude d’action des séparatistes. «Si j’observais, de France, cette procla­mation d’une «république» par 100 personnes dans une région qui en compte 2 millions, je prendrais ça pour une blague. J’ai peur de confier ma vie aux gens dans cet immeuble de l’administration.»

Nina était place Lénine il y a un mois, lorsqu’un représentant du parti nationaliste Svoboda avait été tué par des militants pro-russes. La police brilla par sa passivité. En ce jeudi, le dispositif n’a plus rien à voir. Des centaines d’hommes forment une sorte de cordon sanitaire avec leurs boucliers autour du rassemblement. Dans la foule, on récite une prière commune, on crie «Donbass, Ukraine!» et «Gloire aux héros!» de Maïdan et on applaudit à tout rompre le président du syndicat des mineurs. On se réjouit de voir au moins un élu, le député Oleh Liachko, candidat à la présidentielle pour le Parti radical.

L’un des principaux promoteurs de l’événement est Sergueï Garmach, rédacteur en chef du site d’information local Ostrov. Il y a encore quelques mois, son obsession était de traquer la fortune de la famille Ianoukovitch dans la région.

Séparatistes invités

Depuis la fuite de l’ancien pré­sident et la déstabilisation du ­Donbass, il porte l’étendard de l’Ukraine unie. «On a créé un centre des forces patriotiques regroupant 18 associations et des partis, explique-t-il. On a trois objectifs. La communication, pour répondre au lavage de cerveau; on veut notamment que notre journal passe d’un tirage de 100 000 à 300 000. On veut aussi ouvrir une discussion politique, en invitant les séparatistes à des tables rondes, pour les confronter. Enfin, on veut organiser des groupes d’autodéfense.»

Cette éventualité n’irait guère dans le sens de la désescalade négociée sur le papier à Genève entre grandes puissances. Pas plus que dans celui du calendrier politique, le premier ministre, Arseni Iatseniouk, n’envisageant de formuler le projet de décentralisation que d’ici au 1er octobre.

Autre initiative peu susceptible de calmer les esprits: l’oligarque Igor Kolomoïski, gouverneur de Dniepropetrovsk, a promis des récompenses à ceux qui remettraient des armes aux autorités – le prix dépend du calibre. L’interpellation d’un «homme vert», selon l’expression consacrée en Crimée pour qualifier un milicien russe, vaut 10 000 dollars (7230 euros). Une libération de bâtiment occupé par les séparatistes, 200 000 dollars.

Mais comment prouver la provenance d’une arme, éviter les dérives, les dénonciations abusives? Le gouverneur ne précise pas: il s’en moque. Le message ressemble aux affiches de chasseurs de primes dans les mauvais westerns. Il sonne aussi comme une privatisation des questions sécuritaires, faute d’un Etat fonctionnel.

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