Jane Fonda en tête d'une manifestation, ce n'est pas une information. Jane Fonda accompagnée des actrices américaines Sally Field et Christine Lahti, au premier rang d'un défilé de 10 000 personnes (des mères et des familles de victimes d'assassinats non élucidés) dans la métropole mexicaine de Ciudad Juarez, l'événement est beaucoup plus étonnant. Samedi dernier, une partie du gratin d'Hollywood a ainsi franchi le Rio Grande pour exiger enfin de faire la lumière sur les assassinats de 375 jeunes femmes de cette ville frontalière avec les Etats-Unis. «Je suis riche, je suis célèbre, je suis blanche, j'ai une fille, j'ai une petite-fille, et je sais que si elles étaient assassinées ou si elles disparaissaient, les autorités travailleraient très dur pour découvrir ceux qui les auraient tuées ou enlevées», a déclaré Jane Fonda.

Selon un rapport d'Amnesty International de 2003, 375 femmes au moins ont été assassinées depuis 1993, 137 d'entre elles ont été violées et atrocement mutilées, à Ciudad Juarez et dans sa région. Mais le scandale ne s'arrête pas à ces crimes barbares: en une décennie, les autorités mexicaines n'ont jamais livré la moindre piste d'enquête sérieuse et se sont montrées incapables de mettre fin à ce que certains appellent un «féminicide». Le gouvernement fédéral mexicain explique ce manque de réussite par «les faibles moyens de la police locale». Pour bon nombre d'associations, de familles de victimes ou de journalistes locaux, les vraies raisons sont toutes autres. «L'impunité n'est pas un hasard: les liens entre le monde du crime, la police et les pouvoirs politique et judiciaire permettent de la comprendre», déclare Adriana Carmona, avocate de 15 mères dont les filles ont été assassinées.

«L'impunité dont bénéficient les meurtriers depuis tout ce temps montre qu'il s'agit sûrement de gens très puissants. Or ici, ça ne peut être que des «narcos» ou des industriels», explique Oscar Maynes, ex-policier à Ciudad Juarez. L'identité des coupables et leurs motifs demeurent mystérieux. «Mais nous savons pourtant que ces meurtres en série ne peuvent être le fait d'individus isolés. Il y a le nombre, mais aussi le fait que plusieurs corps ont été réfrigérés», poursuit l'ancien fonctionnaire. Le motif de ces crimes impliquant viols et tortures? Probablement «des orgies sadiques dont les fins sont simplement de se divertir, de mesurer sa puissance», avance un agent du FBI.

Dossiers perdus, boucs émissaires

Dans l'Etat de Chihuahua, célèbre pour sa corruption et la présence de l'un des plus importants cartels de narcotrafiquants d'Amérique latine, le travail effectué par la justice locale est la plus évidente preuve de dysfonctionnement des institutions. Selon les associations de défense des droits de l'homme mexicaines, les trois principaux coupables arrêtés par les autorités de Ciudad Juarez sont simplement des boucs émissaires. L'Egyptien Sharif Sharif en premier lieu: il fut accusé de tous les maux, mais 80 femmes ont été assassinées après son incarcération, en 1995. Six ans plus tard, deux chauffeurs de bus sont également présentés comme des tueurs en série. Le commentaire d'Oscar Maynes est accablant: «Les preuves ont été fabriquées. La seule vérité de ce dossier est que les aveux ont été obtenus sous la torture.»

Outre ces trois incarcérations, la plupart des cas d'assassinats «résolus» se sont souvent limités à des interrogatoires des petits amis ou des parents des victimes. «Aucune recherche n'a jamais été menée sur les réseaux de crime organisé. Plusieurs années de dossiers ont été perdues. De nombreux corps ont été jetés dans des fosses communes», soupire Adriana Carmona.

Plusieurs témoignages directs pointent en outre des actes de «protection directe» des autorités locales vis-à-vis des criminels. Mary-Lu, la grande sœur d'Alejandra Andrade, assassinée en février 2002, rappelle ce qui l'a amenée à le penser. Ce jour-là, les policiers préviennent la mère de la découverte du corps affreusement torturé de sa fille de 16 ans – visage roué de coups, nez coupé, nuque brisée, strangulation, traces de sperme de trois hommes différents dans le vagin et l'anus. «Ils l'ont trouvée en fin de journée dans un immense champ. Impossible de passer ce dernier au peigne fin avant la nuit. Or, le lendemain, une machine de terrassement avait tout nettoyé.» Puis le FBI signale plusieurs suspects dans un lieu appartenant à un «narco» de la ville. «Or l'enquête s'est arrêtée là.»

Dans une ville où pègre et police ne font souvent qu'un, certains crimes impliquent directement des agents des forces de l'ordre. «Le corps de Neira Mayorga a été retrouvé dans un ravin dont le seul accès est le champ de tir du plus grand centre policier de Chihuahua», explique Adriana Carmona. Autre exemple, celui de la seule femme rescapée d'un enlèvement, aujourd'hui en planque. Selon sa déposition en 1998, son ravisseur était le commandant de la police judiciaire fédérale, Jorge Garcia. Or cette jeune fille a été séquestrée en même temps que Silvia Arce qui ne fut jamais retrouvée. Autre cas notable, celui de Gustavo Gonzalez – le bouc émissaire des huits crimes de novembre 2001. Il décède d'une opération chirurgicale douteuse – réalisée dans la prison de Ciudad Juarez – qui ressemble beaucoup à une élimination. Quant à son avocat, Mario Escovedo, il est tout simplement criblé de balles par la police locale. Les responsables de l'assassinat, toujours en fonction, se justifieront en affirmant «l'avoir confondu avec un autre».

Inaction des autorités fédérales

La proximité du pouvoir politique local et des réseaux de narcotrafiquants est également frappante, et semble au cœur des mécanismes d'impunité. Isabel Arvide, journaliste de Mexico, fut incarcérée à deux reprises, en août 2002 et en février 2003, par le procureur de l'Etat de Chihuahua, Jesus «Chito» Solis, pour l'avoir dénoncé comme l'un des principaux «narcos» de la ville. La piste Solis conduit à celle de son patron, Patricio Martinez, le gouverneur de l'Etat. Un homme «dont le différend avec le Cartel de Juarez faillit lui coûter la vie en 2001 quand il fut touché par une balle dans la tête», explique un autre journaliste.

Si le gouvernement local est souvent accusé d'une lourde responsabilité dans l'affaire, reste à comprendre l'inaction des autorités fédérales mexicaines depuis des années. Certes, sous la pression internationale et médiatique, ces derniers mois, le gouvernement de Vicente Fox, élu en 2000, tente de démontrer sa bonne volonté. En particulier par la nomination d'un procureur spécial censé faire la lumière sur les crimes. Reste que depuis dix ans, aucun fonctionnaire de Chihuahua n'a été sanctionné pour incompétence ou complicité dans l'affaire et pas un groupe de coupables crédibles n'a été arrêté. Par ailleurs, comment expliquer que 70% de la cocaïne exportée par le Mexique vers les Etats-Unis puisse passer par cette région sans d'importantes complicités? «Je ne sais pas si la corruption remonte jusqu'au gouvernement fédéral, commente un universitaire mexicain, mais la faible implication de l'Etat central sur le dossier Juarez soulève bien des interrogations.»