Ouzbékistan

Le «clan de Samarcande» prépare la succession à Tachkent

Les électeurs se rendront aux urnes le 4 décembre pour choisir le successeur du président Islam Karimov décédé au début du mois. Le pays craint autant la menace islamiste que les dissensions internes

Orphelin de son indéboulonnable président Islam Karimov décédé le 2 septembre, l’Ouzbékistan se prépare à élire le 4 décembre prochain un successeur. Celui-ci aura fort à faire dans un pays menacé par l’islamisme et miné par de nombreux conflits frontaliers. L’élection se jouera entre quatre partis considérés comme fantoches par les analystes. Les deux filles de l’ancien apparatchik soviétique sont a priori exclues de la succession. L’une, Goulnara, a largement ruiné son crédit en menant une vie mondaine et dispendieuse depuis Genève. L’autre, Lola, n’a pas d’ambition politique déclarée.

Le puissant Service de sécurité nationale (SNB) devrait jouer un rôle décisif dans l’élection du prochain président. «Son directeur Roustam Inoyatov est trop âgé pour se présenter lui-même, affirme René Cagnat, ancien attaché militaire en Ouzbékistan et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). La police secrète devrait néanmoins soutenir l’ancien premier ministre Chavkat Mirziyev, désigné président par intérim le 8 septembre.» Né dans une famille venue du Tadjikistan, Chavkat Mirziyev appartient au même «clan tadjik de Samarcande» qu’Islam Karimov. Roustam Inoyatov appartient lui aussi à ce clan et bénéficie par son statut d’une position de «faiseur de roi» qui devrait lui permettre de faire élire Chavkat Mirziyev.

Trois groupes ethno-linguistiques

Islam Karimov est parvenu pendant les vingt-six ans de son règne à doter la jeune république d’une stabilité sans égal dans la région, au prix toutefois d’une répression sévère. Un régime plus démocratique pourrait à l’inverse amener l’éclatement de l’Etat ouzbek.

Trois groupes ethno-linguistiques en tireraient particulièrement profit. Les quelque 6 millions de Tadjiks persanophones, regroupés dans les grands centres urbains de Samarcande et Boukhara ainsi que dans les montagnes de l’est du pays, profiteraient de leur forte représentation au sommet de l’Etat pour étendre leur influence. Les Khorezmiens de Khiva, traditionnellement hostiles à l’Etat central, lorgnent du côté du Turkmenistan pour plus d’indépendance. Finalement les Karakalpaks, culturellement proches des Kazakhs, pourraient être tentés de s’agréger à leur voisin du Nord.

Toutefois, selon René Cagnat, une libéralisation des institutions est improbable. «Pour qu’il y ait un changement réellement démocratique, il faudrait déjà que l’un des quatre partis participant aux élections incarne l’opposition. De plus, le principal opposant au régime, Muhammad Solih, vit en exil et ne devrait pas être invité à se présenter.»

Menace islamiste

L’Ouzbékistan, qui souffre d’une explosion démographique et d’un taux de chômage élevé, voit de plus en plus de jeunes citoyens se tourner vers le militantisme islamique. En 2005, dans la vallée de Ferghana (est), un soulèvement populaire teinté de revendications religieuses a été réprimé dans le sang par les forces de sécurité. Ferghana, à la frontière avec le Kirghizistan et le Tadjikistan, est la vallée la plus densément peuplée d’Asie centrale. Elle abrite plusieurs groupes sunnites radicaux. De nombreux Ouzbeks ont de surcroît rejoint les rangs des djihadistes en Syrie et en Afghanistan, notamment dans le cadre du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO). Le gouvernement redoute leur objectif déclaré de créer un califat en Asie centrale.

Orbite russe?

A ces problèmes internes s’ajoute celui de la politique extérieure. Le prochain président voudra certainement continuer de tirer profit de la rivalité entre la Russie et les Etats-Unis dans la région. Le tropisme russe des services spéciaux devrait cependant ramener le pays dans la zone d’influence de Moscou. L’Ouzbékistan, qui s’est retiré en 2012 d’une alliance militaire menée par la Russie, pourrait non seulement la réintégrer mais aussi viser une entrée dans l’Union économique eurasiatique. «L’adhésion à l’Union requiert des critères de bon fonctionnement auxquels l’économie ouzbèke est encore loin de satisfaire», nuance néanmoins René Cagnat.

Reste à savoir quelle sera l’attitude du prochain président vis-à-vis du Kirghizistan, opposé à l’Ouzbékistan par un litige frontalier dans la vallée de Ferghana. «Les vœux envoyés récemment par Tashkent au président kirghiz Almazbek Atambaev pour son anniversaire annoncent un réchauffement diplomatique», explique René Cagnat. Toutefois d’autres contentieux opposent encore l’Ouzbékistan à ses voisins. Le barrage de Rogoun, situé au Tadjikistan, est source de discorde en raison de l’eau qui devra être prélevée au détriment de l’Ouzbékistan. Tachkent revendique en outre sur la rive droite de l’Amou-Daria une zone gazière donnée au Turkménistan.

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