Corruption

Clare Rewcastle Brown, l’ennemie publique numéro un de la Malaisie

Elle combine le raffinement d’une «Lady» britannique et l’effronterie d’une activiste altermondialiste. La pasionaria Clare Rewcastle Brown, enquêtrice de formation et mère au foyer, est celle par qui le scandale financier tentaculaire lié au fonds souverain 1MDB a éclaté

Certaines personnes font du jardinage. D’autres préfèrent le yoga ou la cuisine moléculaire. «Ma passion à moi, c’est le journalisme d’investigation», résume Clare Rewcastle Brown, avant de s’asseoir en tailleur sur le cuir sombre du fauteuil Chesterfield de son salon.

La mère au foyer est une enquêteuse de choc

La belle-sœur de l’ex-premier ministre britannique Gordon Brown est, formellement parlant, mère au foyer. Mais c’est grâce à elle que le scandale du siècle lié au fonds souverain 1MDB, un enchevêtrement complexe de transactions frauduleuses portant sur le détournement supposé de quelque quatre milliards de dollars, a éclaté au grand jour. «Je suis tombé sur cette affaire un peu par hasard, confie la fondatrice du blog Sarawak Report et de Radio Free Sarawak, qui prépare à présent un livre sur ce dossier tentaculaire, le «plus notable de sa carrière». Mon premier article lié à cette histoire invraisemblable date de Noël 2013. Il concerne le film Le Loup de Wall Street et des relations troublantes qu’entretient l’acteur Leonardo DiCaprio avec des personnages centraux, objectivement impliqués dans le vol d’argent public malaisien.»

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Voilà bientôt deux ans que Clare Rewcastle Brown exploite les données capitales livrées par Xavier Justo, le Genevois qui purge pour cette raison une peine de prison ferme à Bangkok. «Je l’ai rencontré au total trois fois, dans des conditions difficiles. Il était nerveux, effrayé, mais déterminé, car il savait qu’il avait face à lui des personnes très puissantes», se souvient celle qui depuis lors enchaîne les révélations théâtrales, dans une cascade implacable d’articles repris par les médias du monde entier. Ce qui vaut aujourd’hui à cette ancienne figure de la BBC d’être encensée par ses pairs. Et de figurer parmi les 50 personnalités les plus influentes au monde – classement du magazine Fortune 2016 –, aux côtés d’Angela Merkel, du pape François et d’Aung San Suu Kyi.

Le revers de la médaille: diffamation, harcèlement, sabotage

Revers de la médaille: la pasionaria de 57 ans, qui s’en prend à présent furieusement au premier ministre Najib Razak, est devenue la bête noire de l’État malaisien. Cible prioritaire du pouvoir en place à Kuala Lumpur, elle fait l’objet de campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux et d’un mandat d’arrêt des autorités qu’elle dénonce. Egalement victime de sabotages et de piratages informatiques incessants, elle a dernièrement été placée sous protection policière. Signe que le scandale financier en Malaisie a pris des proportions planétaires. Vertigineuses, même: des enquêtes pénales et autres procédures judiciaires ont depuis été ouvertes un peu partout dans le monde.

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Clare Rewcastle Brown est née en Malaisie. Ou plus exactement au Sarawak, une région du Nord-Ouest de l’île de Bornéo. Couvert à 80% de forêt équatoriale, ce territoire est peuplé notamment de tribus primitives. Et regorge de ressources naturelles: pétrole, gaz, cuivre, bois tropical, etc. C’est dans cet environnement édénique, alors colonie de la Couronne britannique, que la jeune Clare a grandi. Jusqu’à l’âge de huit ans, lorsque son père, représentant à l’époque les forces de police de l’Empire et sa mère, infirmière, choisissent de regagner l’Angleterre. Le souvenir de ce paradis perdu ne quittera jamais celle qui, même déracinée à Londres, luttera tout d’abord contre la déforestation de son Sarawak natal. Soit, l’arbre qui cache la forêt de corruption gangrenant tout un pays.

Une obsession pour la vérité

Le séquençage ADN de Clare Rewcastle Brown combine rejet congénital pour l’injustice et esprit aventurier hérité de ses parents. Ces deux marques distinctives ont fait d’elle une apnéiste de l’enquête, avec pour seul équipement une obsession pour la vérité. «Lorsque j’ai débuté ma croisade morale face à un pouvoir local franchement décadent, mes enfants étaient encore petits, précise la recordwoman de la plongée en eaux troubles, qui nous reçoit dans son attique – un huit pièces – situé aux environs du nombril de la City. Après les avoir couchés, j’avais l’habitude de me servir un verre de vin pour me tenir compagnie durant les nuits entières passées sur mon ordinateur portable.»

Clare Rewcastle Brown s’est tout d’abord reconnectée à l’Asie via la station pirate Radio Free Sarawak. «Au départ, moi et les cinq journalistes malais exilés émettions anonymement depuis ma cuisine à Londres, ce qui rendait nerveux mon mari», relève celle qui a fini par délocaliser son antenne dissidente à Bali. Tarif de diffusion: 100 dollars la minute. Le succès est immédiat. Les sponsors suivent, ce qui permet à Clare Rewcastle Brown d’utiliser une partie du budget pour se rendre sur le terrain. En 2011, l’un de ses informateurs principaux est retrouvé mort dans une chambre d’hôtel à Los Angeles. Un sac en plastique autour de la tête.

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C’est à présent seule, généralement depuis sa salle à manger et avec assez peu de moyens, que Clare Rewcastle Brown officie. Grâce à Internet. Mahatir bin Mohamad, le précédent premier ministre de Malaisie, a fait en sorte que toute la population de son pays ait accès à la Toile. «Il a complètement sous-estimé le pouvoir du Web et des réseaux sociaux», commente la blogueuse qui a reçu un don de 1000 livres pour lancer voilà six ans le site d’information Sarawak Report. C’est son meilleur ami Christian qui l’a aidée à monter sa plateforme, tout étonné de voir subitement pulluler les sources dénonçant la cupidité de dirigeants malais. «Tous les renseignements qui circulaient à l’époque étaient crédibles, mais mal construits. L’ensemble manquait de discipline, se souvient l’ex-localière, à présent invitée aux quatre coins du monde pour partager son expertise. Mon rôle a simplement consisté à compiler les faits, pour les présenter de manière professionnelle et rigoureuse.»

Le scandale a changé d’échelle

Conséquence: la virtuose de l’information, qui fouille depuis plus d’une demi-décennie les arcanes du pouvoir en Malaisie, a changé d’échelle. Sa quête de l’interdit l’a poussée au cœur des ténèbres. Jusqu’aux abîmes d’une perversion politique centrale quasi institutionnalisée, dont les ramifications mènent aux confins du système financier international, en passant par la place bancaire helvétique et des sociétés à Genève. Vu l’engouement médiatique pour cette affaire, pourquoi ne pas rendre payant Sarawak Report? «Je ne roule pas su l’or, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de monétiser mon blog», répond sa rédactrice en cheffe, avant de réajuster ses lunettes violettes sur sa nouvelle coiffure. Plusieurs personnes lui ont demandé si le FBI l’avait effectivement payée 25 millions de dollars en échange d’informations sur 1MDB. Clare Rewcastle Brown ferme à moitié les paupières. Puis prends une profonde inspiration. «J’aurais peut-être dû demander», conclut-elle en souriant.


Profil

1959 Naissance, le 20 juin, au Sarawak, l’un des deux États de Malaisie orientale situés sur l’île de Bornéo.

1967 Ses parents déménagent au Royaume-Uni. La jeune Clare a alors huit ans.

1981 Licence en histoire aux Kings College de Londres. Puis Master en relations internationales à la London School of Economics (1983).

1984 Rejoint la British Broadcasting Corporation (BBC). Elle fera ensuite valoir ses talents d’enquêtrice chez Sky News et London Tonight.

2010 Fondation de Radio Free Sarawak et du blog Sarawak Report.

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