«Il faut sauver la classe moyenne!», c'est sous ce titre un peu mélo que l'ancien ministre-président du Bade-Wurtemberg Lothar Späth s'inquiétait, ce mercredi, dans le quotidien économique Handelsblatt, de la lente disparition de la classe moyenne allemande. En 2020, elle pourrait en effet bien n'être plus qu'une minorité, victime de la précarisation du travail.

Plusieurs études récentes montrent que non seulement le «Mittelstand» si cher aux grands partis politiques CDU et SPD s'effrite, mais surtout qu'il a perdu la confiance en soi et le dynamisme qui avaient participé à la croissance et au bien-être de la République fédérale allemande jusque dans les années 1980.

Ce n'est pas un hasard si c'est en Allemagne que se sont développés, au début du XXe siècle, les premiers travaux sociologiques sur l'émergence de ce groupe social n'appartenant ni aux ouvriers ni à la bourgeoisie. Aucun pays ne s'est autant identifié à la classe moyenne que l'Allemagne industrieuse. Jusque dans les années 1980, la société allemande se caractérisait par une grande cohésion sociale, autour de son «Mittelstand».

Or ce groupe ne cesse de décroître, selon une récente étude de l'Institut pour la recherche en économie (DIW). En 2000, la classe moyenne représentait encore plus de 62% de la population allemande, soit 49 millions de personnes. En 2006 elle est tombée à 54%. Les chercheurs du DIW rangent dans la classe moyenne les personnes qui gagnent entre 70 et 150% du revenu médian - la moitié des Allemands gagne plus, l'autre moitié gagne moins - actuellement 16000 euros par an.

Et ce n'est pas fini. Selon une étude de la société de conseil McKinsey, la fracture sociale va encore s'élargir d'ici à 2020, les riches deviendront toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres et la classe moyenne passera sous la barre des 50% si le niveau de croissance actuel (1,7%) ne double pas entre-temps.

Selon les économistes du DIW, la chute dans la classe des revenus inférieurs s'explique par la transformation du marché du travail. Toujours plus de personnes doivent se contenter d'un travail à temps partiel. Ainsi, 64% des salariés avaient un emploi à plein-temps en 2000. Ils ne sont plus que 55% aujourd'hui. Et il y a aussi les effets pervers des réformes Hartz IV introduites par le chancelier Gerhard Schröder: allocations de chômage de longue durée réduites, multiplication des petits jobs, davantage de flexibilité donc insécurité accrue. Les allégements fiscaux ont de plus surtout profité aux très bas ou aux très hauts revenus.

«Ce sont essentiellement les membres de la classe moyenne qui ont pu ressentir ces dernières années à quel point la croissance économique n'a pas pour conséquence automatique une large amélioration de la prospérité», estime Lothar Späth.

Etre cadre bancaire ou ingénieur dans une entreprise de téléphonie mobile, se perfectionner, être souple, ce n'est plus une sécurité quand l'entreprise délocalise ou restructure ses activités. La classe moyenne a vu beaucoup trop des siens glisser du chômage à la pauvreté. Elle broie du noir. Dans les années 1980, pas loin d'un Allemand sur deux ne se faisait aucun souci pour son avenir professionnel. Il n'y en avait plus qu'un sur trois dans les années 1990. Aujourd'hui, moins de 23% des Allemands se déclarent optimistes pour leur avenir. Pour la classe moyenne, il y a nettement plus de risques de glisser vers la pauvreté que de chances de se hisser vers l'aisance, résume l'étude du DIW.

Il ne sera pas dit que les partis politiques laisseront tomber un aussi gros potentiel électoral. Jusqu'ici le SPD et la CDU, liés au sein de la grande coalition et préoccupés par le retour au zéro déficit du budget fédéral en 2011, rechignaient à alléger encore la fiscalité. Mais l'Union chrétienne sociale de Bavière (CSU), qui craint de perdre sa majorité absolue lors des élections régionales de cet automne, vient de relancer les enchères en proposant des allégements fiscaux ciblés sur la classe moyenne à hauteur d'une vingtaine de milliards d'euros. Le SPD a d'abord ironisé sur cette surenchère électorale, mais son président Kurt Beck vient d'annoncer qu'il réfléchissait lui aussi à ses propres mesures.