La Grande-Bretagne est-elle encore une société de classes? Poser la question, c’est ouvrir un débat sans fin. En lançant la campagne électorale des travaillistes voici quelques semaines, le premier ministre Gordon Brown a compris que, dans un pays accablé par l’une des crises économiques et financières les plus aiguës depuis la Seconde Guerre mondiale, il avait une belle carte à jouer. L’Ecossais a pesé ses propos: «Je viens d’une famille ordinaire, d’une ville ordinaire. Je n’ai jamais oublié d’où je viens, ni les valeurs que m’ont instillées mes parents.» Fils de pasteur presbytérien, Gordon Brown a relancé «la guerre des classes», selon Nigel Lawson, ex-chancelier de l’Echiquier de Margaret Thatcher. De quelle manière? En soulignant le parcours élitiste du leader des conservateurs, l’un de ses deux adversaires pour le 10 Downing Street. David Cameron est un diplômé du prestigieux Collège d’Eton et de l’Université d’Oxford et ex-membre du très sélect Bullingdon Club. Qui plus est, son épouse, Samantha, est la fille d’un baronnet et une descendante du roi Charles II. Le «dandy de Notting Hill» a pourtant modernisé son image, portant souvent des jeans, circulant à bicyclette et défendant les droits des minorités et des homosexuels. Mais l’étiquette et un accent distingué lui collent à la peau comme à celle de son parti. Récemment, le conservateur Nicholas Winterton arguait qu’en tant que parlementaire, il devait avoir le droit de voyager en première classe, car, en deuxième, «les gens sont si différents».

Au-delà de la rhétorique, Le Temps a voulu en avoir le cœur net en allant sonder l’âme des Britanniques. A commencer par un agriculteur du Somerset, dans le sud-ouest de l’Angleterre, région réputée pour ses gentlemen-farmers. Puis à Barking, à l’est de Londres, dont les classes populaires pourraient se détourner du New Labour pour voter pour le British National Party, formation d’extrême droite. De la diversité londonienne de Crystal Palace et de Brixton, nous avons poursuivi le voyage jusqu’à Aylesbury, dans le Buckinghamshire, où une fille d’immigrés prouve que par l’éducation, l’ascenseur social peut être d’une redoutable efficacité. A Oxford, sentiment partagé d’exclusivité et d’ouverture. Le périple s’est achevé au Grand National de Liverpool, une course hippique mythique où, désinhibés, les spectateurs «oublient» les règles sociales du quotidien.

Les impressions glanées sont corroborées par une étude dirigée par John Hills, professeur à la London School of Economics et publiée en janvier 2010. Plutôt que d’un clivage de classes, John Hills préfère parler d’inégalités économiques. «La société britannique est plus inégale qu’il y a une génération. Le gouvernement travailliste actuel a freiné la progression des inégalités, mais a échoué à l’interrompre.» Et le professeur d’ajouter: «Les différences au sein des groupes sociaux sont plus grandes qu’entre les groupes sociaux. Les 10% de femmes ayant les salaires les plus élevés sont payées 3,8 fois plus que les moins bien payées. Le fossé est plus grand qu’entre hommes et femmes.»

En termes de mobilité sociale, le rôle de l’éducation est considérable et est très lié au statut socio-économique des parents. Professeur de l’Université d’Oxford, John Goldthorpe avertit: «Nous ne sommes plus dans une Grande-Bretagne du XIXe siècle. Le statut social importe désormais: est-on employé, indépendant, directeur?» L’identité de classe s’est très affaiblie depuis 1997. C’est à ce moment que Tony Blair est arrivé au pouvoir avec le concept de Troisième Voie. En misant sur la classe moyenne, il a estompé le réflexe de classe. Son but était de mettre fin aux vieilles luttes de classes. Résultat: la classe moyenne s’est agrandie, mais est aussi devenue beaucoup plus hétérogène et inégale.