Des milliers de manifestants attendus, des prisons vidées pour faire de la place en cas d’arrestations, des tribunaux ouverts jusqu’à une heure du matin, les troupes de la Garde nationale sur pied de guerre et le corps médical prêt à intervenir si nécessaire. La convention républicaine qui commence aujourd’hui à Cleveland en Ohio pour s’achever jeudi pouvait difficilement se tenir dans une atmosphère plus délétère. Dimanche, devant la gare de Tower City Center, des policiers lourdement équipés ont l’air tendu. Quelques heures plus tôt, trois de leurs collègues ont été tués à Baton Rouge en Louisiane.

Sur East 4th Street, devant le studio de MSNBC, Patricia porte son badge de résidente en permanence. Elle ne cache pas son appréhension. Son fils, 17 ans, veut aller manifester cette semaine en marge de la convention. Il est un fervent supporter de Bernie Sanders. Or en dépit du remarquable discours de réconciliation tenu par le président Barack Obama à Dallas mardi, les tensions raciales sont à nouveau à leur comble. A l’interne, le Parti républicain est «en guerre civile» en raison de la candidature controversée de Donald Trump.

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Une convention est pourtant censée être l’apothéose du processus électoral qui a permis en 2016 à Donald Trump de remporter haut la main les primaires. Rituel immuable des campagnes présidentielles américaines, elle sert à unifier le parti après des primaires souvent brutales, à offrir aux étoiles montantes du Grand Vieux Parti une attention médiatique unique pendant quatre jours. Elle a pour fonction première d’investir le candidat officiel du parti pour l’élection présidentielle du 8 novembre ainsi que son «VP», son vice-président.

Samedi, après deux jours de communication désastreuse, Donald Trump a fini par choisir Mike Pence, le gouverneur ultra-conservateur de l’Indiana. Un atout certain pour séduire l’électorat blanc d’un Midwest frappé par la désindustrialisation. Une tactique aussi pour inciter les conservateurs récalcitrants à voter Trump sans perdre toute intégrité. Mais cette année, la grand-messe républicaine apparaît davantage comme une catharsis de l’Amérique et du parti à l’éléphant.

Une frange importante de l’électorat américain est remontée contre Washington et les élites politiques. La percée populiste du démocrate Bernie Sanders et du républicain Donald Trump reflète cette colère anxieuse d’Américains déboussolés par la globalisation et les changements démographiques profonds qui transforment le pays. Du haut de sa Trump Tower, symbole de l’empire immobilier qu’il s’est créé, Donald Trump a su identifier le malaise social et la crise du Parti républicain. Il a ensuite bâti sa stratégie de campagne en conséquence.

Candidat radioactif

A Cleveland toutefois, si une majorité de délégués républicains devrait valider son formidable «coup» politique après qu’il eut remporté 37 Etats sur 50 et plus de 14 millions de votes, soit le meilleur score dans l’histoire des primaires républicaines, le milliardaire new-yorkais reste une figure ultra-polarisante. 62% des électeurs disent ne pas lui faire confiance, selon un sondage du «New York Times/CBS News» publié jeudi. Sa chance, pour ainsi dire, c’est d’avoir en face de lui une candidate tout aussi impopulaire. Les Américains sont 67% à ne pas faire confiance à Hillary Clinton.

Sa rhétorique enflammée en matière d’immigration divise fortement une Amérique où les braises d’un racisme latent ne demandaient qu’à être attisées. Le candidat républicain a brisé les tabous en qualifiant les immigrants clandestins mexicains de «violeurs» ou de «trafiquants». Ce «parler vrai», comme il le décrit, a contribué à désinhiber les racistes en tous genres. Les attaques de Trump contre un juge fédéral américain jugé incapable d’être impartial en raison de l’origine mexicaine de ses parents et son appel à interdire tout musulman d’entrer aux Etats-Unis ont fini par rendre le candidat radioactif jusque dans ses rangs.

A Cleveland, la présence et l’intronisation de Donald Trump ne peuvent qu’attiser les tensions déjà fortes entre des minorités qui se sentent vilipendées par le candidat républicain et des ouvriers blancs en perte de repères professionnels et culturels. La mort, au début juillet, de deux Afro-Américains en Louisiane et dans le Minnesota, abattus à bout portant par des policiers blancs et la fusillade perpétrée la même semaine par un jeune Noir de 25 ans à Dallas qui a coûté la vie à cinq policiers blancs ont créé un champ de tension périlleux.

Port d’arme autorisé

La convention républicaine pourrait être le lieu où ces frustrations s’entrechoquent. Le risque est d’autant plus réel que dans le périmètre de 4,4 kilomètres carrés entourant la Quicken Loans Arena où se déroule la grand-messe républicaine, les manifestants ont le droit de porter ouvertement une arme à feu. La législation de l’Etat d’Ohio le leur autorise. Le président du mouvement raciste The New Black Panther Hashim Nzinga a déjà averti que les membres de son organisation seraient armés pour participer à des manifestations à Cleveland. L’American Freedom Party and Blood & Honour, un mouvement suprémaciste blanc promet d’en faire autant. Le FBI estime néanmoins qu’il n’y a pas de menace spécifique et crédible à la sécurité. Mais les autorités peinent à cacher leur inquiétude.

Près de la Quicken Loans Arena, un symbole en chasse un autre. L’immense banderole montrant LeBron James de dos, les bras au ciel, suspendue pendant des années en face du centre de convention avait une valeur identitaire. La star afro-américaine, née en Ohio, vient de remporter voici un mois avec son équipe des Cavaliers le titre de champion de NBA, la ligue américaine de basketball, là même où Donald Trump devrait être intronisé. La banderole a été remplacée par une autre affichant le message: «Ce pays est notre pays: 150 ans à Cleveland.»

La ville de 388 000 habitants, qui abrite le célèbre Rock and Roll Hall of Fame, un musée à la gloire du rock, est une ville convalescente à majorité noire qui a perdu plus de 17% de sa population entre 2000 et 2010. Elle a subi de plein fouet la crise des subprimes, entraînant un cataclysme économique et social que le réalisateur suisse Jean-Stéphane Bron a bien décrit dans son film Cleveland vs Wall Street.

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Le clou du spectacle de la convention aura lieu toutefois entre quatre murs, dans l’antre des Cavaliers où sont attendues 50 000 personnes dont des milliers de journalistes. Mais là aussi, les intrigues de palais vont bon train. Vendredi, une commission de délégués a cherché à étouffer une rébellion en devenir, refusant d’autoriser les délégués à voter «selon leur conscience» sans être tenus légalement de voter pour le tribun new-yorkais. Désormais, les anti-Trump n’ont plus tellement d’arguments à faire valoir et pourraient se contenter de semer la zizanie au sein de la convention. Donald Trump et la direction du parti ont anticipé la rébellion, menaçant de sanctionner les possibles insurgés.

Figure quasi tragique du parti, le président de la convention, Paul Ryan, qui occupe aussi le perchoir de la Chambre des représentants, soutient du bout des lèvres le tribun new-yorkais pour éviter d’aliéner les électeurs du candidat et de provoquer l’éclatement du parti. Mais embarrassé, il avait été le premier à qualifier de racistes les diatribes du milliardaire au sujet du juge «mexicain».

L’«OPA hostile» de Donald Trump sur le parti continue de susciter des commentaires au vitriol de l’establishment dont il a fait son principal bouc émissaire. Ce bras de fer n'est pas sans conséquence. George Bush père et fils ne vont pas à Cleveland. Les candidats malheureux à la Maison-Blanche de 2008 et de 2012 John McCain et Mitt Romney non plus. Le gouverneur de l’Etat hôte et ex-rival de Donald Trump fera aussi l’affront de ne pas assister aux festivités.

Exaspération

Quant à Jeb Bush, que tout le monde voyait décrocher l’investiture, il semble avoir mal digéré son cuisant échec des primaires. Il fait l’impasse sur Cleveland et a préféré démolir l’homme d’affaires sans expérience politique lors d’une interview fleuve sur MSNBC. Traditionnels sponsors des partis politiques, Wells Fargo, Apple et Ford n’ont pas versé un centime pour la grand-messe républicaine. Les grands patrons de Wall Street, qui généralement affectionnent ce rendez-vous pour réseauter, seront aussi absents, exaspérés par les propos de Donald Trump contre la finance et le commerce international.

Dans l’histoire des présidentielles américaines, c’est du jamais vu. A la Quicken Loans Arena, le tribun new-yorkais va néanmoins s’appliquer à faire bonne figure. Accusé de misogynie crasse, il compte offrir un micro à plusieurs femmes pour prouver le contraire, à la procureure générale de Floride Pam Bondi, à la gouverneure d’Oklahoma Mary Fallin ainsi qu’à la sénatrice d’Iowa proche du Tea Party Joni Ernst. Point commun: elles représentent toutes la majorité blanche. Aucune Hispanique ne figure au programme. En revanche quatre des enfants de Donald Trump et son épouse Melania auront droit à la parole pour présenter à l’Amérique une famille unie.

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Songeant déjà à 2020, le sénateur du Texas Ted Cruz que Donald Trump appelait «lying Ted» (Ted le menteur), a déjà ravalé son amertume et prendra la parole. L’ex-maire de New York, le réactionnaire Rudolph Giuliani, aura lui aussi droit aux places d’honneur. Il vient de qualifier de raciste le slogan «Black Lives Matter» (la vie des Noirs compte), estimant par un sophisme qui fait fi de la réalité américaine que «la vie de tout le monde compte».

A Cleveland, un tel discours passera pourtant mal. C’est ici que Tamir Rice, un enfant afro-américain de douze ans, qui jouait avec un pistolet factice dans un parc désert, a été abattu, voici deux ans, par deux policiers blancs qui n’ont même pas cherché à lui parler. C’est aussi ici qu’un autre Afro-Américain accompagné de son amie avait été pourchassé par la police en voiture avant d’être criblé de 137 balles. Trump à Cleveland? C’est quitte ou double.