Ce sont les époux W. dans une banlieue de Houston. Le professeur D., titulaire d’une chaire prestigieuse au MIT de Boston. Le père B., passé quelques années par l’Université de Fribourg avant de retourner à sa congrégation près de Montréal. Ou cet ancien banquier genevois parti refaire sa vie au Québec. Tous étaient clients de grandes banques suisses, la plupart porteurs d’un passeport à croix blanche. Devenus gênants du jour au lendemain, ils ont fait l’expérience très concrète de ce que signifie l’abandon du secret bancaire. Avec à la clé le silence embarrassé de leurs anciens gérants, puis les menaces de dénonciation par courrier recommandé.

Ces contribuables américains et canadiens ont été les premières victimes d’un piège qui a commencé à se refermer il y a tout juste un an, le 13 mars 2009, sur la clientèle non déclarée des banques suisses. Ils se considèrent aujourd’hui comme les «victimes expiatoires», selon l’expression de l’un d’entre eux, d’un système qui s’est effondré sans crier gare. En posant les bases de l’accord entre la Suisse et les Etats-Unis supposé sauver UBS en échange de 4450 noms, l’abandon de la distinction entre évasion et fraude fiscales a scellé le destin de ces milliers de clients à qui les banques avaient promis une discrétion éternelle. Un Genevois installé au Québec prévient: «Les Suisses n’ont pas réalisé la portée symbolique de ce lâchage.» «La couleur de notre passeport suisse est à jamais ternie», souffle ce couple de Romands vivant à Houston.

Tout au long de cette année qui a vu le gouvernement multiplier les conférences de presse solennelles, pas un mot n’a été prononcé à leur adresse. Ni le Conseil fédéral ni les banquiers n’ont eu l’expression d’un seul regret. Encore moins d’excuses.

C’est que le récit de ces clients est aussi révélateur qu’embarrassant. S’y lit toute l’incompréhension qu’ont provoquée des décisions prises dans la précipitation, tant par les banques que par le gouvernement. Il contredit aussi les propos rassurants du Conseil fédéral, qui promettait l’an dernier que l’abandon de la distinction entre fraude et évasion serait sans conséquences pour les clients existants. Pire, alors que la place financière suisse paraît incapable de s’extraire du collimateur de ses grands voisins, il n’est plus interdit d’imaginer que l’histoire de ces clients lâchés en masse par UBS et Credit Suisse aux Etats-Unis et au Canada préfigure celles de milliers d’autres en Europe.

La renonciation à la distinction entre fraude et évasion était censée sortir la Suisse de l’étau du G20, la faire disparaître du radar des «juridictions non coopératives». Si le procédé a bien fonctionné pour le Liechtenstein ou Andorre, il apparaît aujourd’hui que ce geste n’a fait qu’exposer la Suisse plus encore. Non seulement cette concession a remis en question un fondement du système fiscal helvétique, mais encore l’offensive contre la Suisse n’a fait que redoubler d’intensité.

Le lâchage de clients s’est aussi discrètement poursuivi, ne se limitant plus à UBS et au marché nord-américain. Si les Français et les Italiens ont pu compter sur des amnisties plus ou moins favorables, tous n’ont pas eu cette chance. Peu après UBS, Credit Suisse a adressé il y a quelques jours encore une lettre à ses clients canadiens les avertissant de la fermeture imminente de leurs comptes suisses non déclarés. Prière de déguerpir.

En théorie bien sûr, «il n’y a pas eu à proprement parler de lâchage de clients le 13 mars», rappelle Xavier Oberson. Le fiscaliste souligne que la renonciation à la distinction entre fraude et évasion ne devait surtout pas avoir d’effet rétroactif. Le ver n’est entré dans la pomme que cinq mois plus tard, avec la signature d’un accord avec les Etats-Unis au sujet d’UBS, qui étendait le soupçon sur la période de 2002 à 2008. Cette prise en compte anticipée de la décision du 13 mars dans l’accord UBS a bien été contestée par le Tribunal administratif fédéral, qui a bloqué toute la procédure. Mais le pays n’échappera pas à cette promesse-là. Le parlement sera saisi de l’affaire ce printemps, et ce sera à lui d’entériner, sous une forme ou une autre, la livraison des 4450 clients d’UBS.

Si les nouvelles conventions fiscales signées depuis le 13 mars avec une vingtaine de pays excluent elles aussi toute rétroactivité, il restera dans l’idée des voisins de la Suisse que, en mettant suffisamment de pression sur ses banques, celles-ci peuvent se montrer prêtes à abandonner leurs clients par wagons. Si ce n’est en livrant leurs noms, au moins en les contraignant à fermer leurs comptes.

Parmi les milliers de clients éjectés en hâte en Amérique du Nord, le cas des Suisses de l’étranger est particulièrement éclairant. Il révèle que, dans la panique, les grandes banques ont abandonné leurs clients quels que soient leurs statuts, déclarés ou non.

Ces expatriés sont près de 75 000 aux Etats-Unis – presque autant qu’en Allemagne – et 40 000 autres vivent au Canada. Beaucoup d’entre eux avaient gardé un compte au pays, souvent auprès des grandes banques que sont Credit Suisse et UBS. Sollicité à «maintes reprises» par ces gens qu’il décrit comme «des Suisses moyens, des patriotes», le président de l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE), Jacques-Simon Eggly, témoigne que ces expatriés étaient bien à mille lieues des «fraudeurs du fisc» de haut vol qu’UBS s’était fait une spécialité de débaucher dans les allées huppées des foires d’art contemporain de Miami. Ils ont pourtant fait les frais du scandale comme les autres. «Peut-être même plus que les autres, corrige un Suisse de Boston, puisque les gros clients se sont vu offrir des portes de sortie.» La masse des petits n’a eu d’autre choix que de passer à la trappe des clôtures forcées et des dénonciations volontaires.

«La Suisse a changé les règles du jeu en milieu de partie, ressasse l’un d’eux. Ce qui était jusque-là totalement anodin – un compte suisse gardé au pays pour une retraite ou pour l’hypothèque d’une résidence secondaire – est soudain devenu une question de vie ou de mort pour la banque. Devinez qui s’est retrouvé perdant?»

«Le plus choquant», aux yeux de Jacques-Simon Eggly, est que les grandes banques ont cherché à se débarrasser sans distinction de tous les comptes, qu’ils soient déclarés ou non. Pour le président de l’OSE, il s’agit là d’une «discrimination évidente sur laquelle les autorités publiques ne disent rien». Sollicitée par l’OSE, l’Association suisse des banquiers (ASB) n’a eu qu’un conseil concret à transmettre aux Suisses de l’étranger: s’adresser à des banques cantonales ou à la Raiffeisen, qui accepteraient encore, dit-on, certains de ces clients pour autant qu’ils puissent montrer patte blanche sur le plan fiscal.

S’il reconnaît que des «maladresses» ont été commises, le président de l’ASB souhaite en tirer des conclusions pour l’avenir: «Nous devons trouver des solutions qui traitent à la fois le futur et le passé, estime Patrick Odier. On ne peut changer une situation fiscale du jour au lendemain. L’obligation pour les banques n’est pas de dire à leurs clients non déclarés que le paradigme a changé et qu’on ne veut plus d’eux, mais de leur dire: nous vous avons fait des promesses jusqu’ici, nous allons les tenir. Nous n’allons pas vous abandonner dans un moment difficile pour vous, comme pour nous. A nous d’élaborer des solutions leur permettant de faire les choix qui s’imposent, tout en respectant la responsabilité de chacun. C’est aux banques de permettre aux clients en situation fiscalement délicate de ne plus l’être s’ils le souhaitent ou, sinon, de leur dire que les relations devront évoluer.»