Jacques Delors prédit le printemps de l'Europe sociale. Les «oreilles s'ouvriraient-elles»? Jacques Delors le pense, lui qui a relevé mercredi à Bruxelles un «climat propice» à une remise en selle de l'Europe sociale. Son oracle pourrait être entendu: l'ex-président de la Commission européenne (de 1985 à 1995) reste une référence écoutée par les partisans de la construction européenne, au-delà même des frontières de sa famille politique, sociale-démocrate.

Texte «sage et raisonnable»

Jacques Delors, et il n'est pas le seul ni le premier à le proposer, imagine la rédaction d'un «protocole» social. Il pense même que ce texte, «sage et raisonnable», pourrait être avalisé dans un mois par les chefs d'Etat des Vingt-Sept. Ceux-là doivent se retrouver le 25 mars à Berlin, capitale de l'actuelle présidence tournante de l'UE. Ils comptent adopter une déclaration à l'occasion du cinquantenaire du traité de Rome, fondateur de la Communauté européenne. Mais le projet patine, alors que les Vingt-Sept sont censés se remobiliser après le rejet du projet de Constitution européenne en France et aux Pays-Bas et les valses-hésitations de plusieurs autres Etats membres.

Pour Jacques Delors, l'ajout au Traité constitutionnel - qu'il soit revu, allégé ou maintenu - d'un texte indiquant «pourquoi l'Europe doit être équilibrée entre économique et social [...] permettrait de gagner les opinions européennes en leur donnant une image plus équilibrée de l'Europe et peut-être de surmonter les divergences entre Etats membres».

Feuille de route

«Si nous ne renouvelons pas cette Europe sociale, nous allons la perdre», prévient Poul Nyrup Rasmussen, président du Parti des socialistes européens, qui recevait Jacques Delors. Le Danois propose avec le Français une feuille de route, basée sur le rapport rédigé par le duo à l'occasion de leur dernier congrès, en décembre. Parmi les mesures concrètes: une harmonisation de l'impôt des sociétés dans la zone euro, le triplement du budget pour les échanges d'étudiants ou encore un dispositif pour forcer à la convergence des économies.

L'ancien patron de la Commission fonde son optimisme sur quelques signaux relevés récemment, qui contrediraient la «pensée unique, selon laquelle l'économie ira bien si les salariés sont mobiles et ne gagnent pas trop»!

Tout d'abord, relève le socialiste français, il y a cette déclaration, mardi, des ministres des Finances de l'UE, «étonnante de leur part». Les ministres, tous bords politiques confondus, ont estimé qu'une grave «crise de légitimité» guette, faute de meilleure distribution des richesses. Les bénéfices des entreprises et des actionnaires ont explosé, tandis que «pendant des années, pour les bas salaires et pour les couches moyennes, vous avez eu des pertes nettes de salaire», a dénoncé le ministre allemand des Finances, le social-démocrate Peer Steinbrück. «La part des salaires dans le revenu global des Etats membres est aujourd'hui au plus bas depuis de nombreuses années, je ne pense pas que cette position soit tenable», a embrayé le commissaire européen aux Affaires économiques, Joaquin Almunia. Mais Jacques Delors et ses partisans devront compter avec la toute-puissante Banque centrale européenne, qui vient encore de répéter son appel à la modération salariale.