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«Le clivage religieux ne doit pas cacher les vrais intérêts en jeu»

Comment la Centrafrique en est-elle arrivée à un tel point de déliquescence? Entretien avec Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris

«Le clivage religieux ne doit pas cacher les vrais intérêts en jeu»

La Centrafrique passe d’une crise à l’autre depuis son indépendance. Tout juste rentré de Bangui, Roland Marchal, chercheur à Sciences Po Paris, inscrit les derniers événements dans cette douloureuse histoire.

Le Temps: Comment vous sont apparus les habitants de Bangui?

Roland Marchal: Les habitants de Bangui sont terrorisés. Ils ne sont pas confrontés à une bataille rangée comme l’ont été les habitants de Mogadiscio, en Somalie. Ils subissent une insécurité qui se trouve à la fois nulle part et partout, et qui se manifeste par des lynchages plutôt que par des combats. La décision française d’envoyer des troupes était susceptible de calmer le jeu. Mais il n’en a rien été.

– Comment expliquer la dégradation de la situation?

– Elle s’explique à 80% par la dislocation du tissu social survenue à l’époque de l’ancien président François Bozizé. Cet homme est parvenu à se maintenir au pouvoir pendant dix ans (ndlr: de 2003 à 2013). Mais son bilan est catastrophique. Sous son règne, l’espérance de vie a baissé. Et les derniers secteurs économiques susceptibles de rapporter des devises se sont écroulés. La Centrafrique recevait encore quelque 20 000 touristes en 2005. En 2010, elle n’en a plus accueilli aucun. La coalition armée qui a pris le pouvoir l’an dernier, la Séléka, porte ce qu’il reste de responsabilités. Elle ne possède ni organisation interne ni programme politique. Et ses membres ont souvent pris les armes pour se venger d’exactions antérieures. La violence s’était répandue dans le corps social avant qu’ils n’arrivent au pouvoir mais ils l’ont exercée de manière particulièrement brutale.

– Les Nations unies sont sur place depuis des années à travers leur Bureau intégré pour la consolidation de la paix en Centrafrique (Binuca). N’avaient-elles pas les moyens de limiter les dégâts?

– La dégradation de la situation était perceptible avant même l’arrivée du nouveau chef de la Binuca, (le général sénégalais) Babacar Gaye, en juin dernier. Mais les Nations unies n’ont réservé à la Centrafrique qu’un dispositif minimal comparé à ceux qu’elle a installés en Somalie et au Soudan du Sud. De plus, elles se sont rendues coupables d’une passivité scandaleuse, préférant pondre des rapports qu’esquisser un début d’action humanitaire. Et quand des troubles ont éclaté cet automne à Bouar, dans l’ouest du pays, elles se sont immédiatement repliées dans la capitale. Comment prétendre aider quiconque lorsqu’on s’enfuit à la première alerte?

– Le pays a connu une succession de désordres et de coups d’Etat depuis son indépendance en 1960. Qu’y a-t-il de nouveau dans les événements actuels?

– Au milieu des années 1960, un coup d’Etat survenait dans un pays dont l’économie fonctionnait encore, avec des cultures de rente comme le tabac, le coton et le café. Cela n’est plus le cas aujourd’hui. Ces activités se sont effondrées dans les années 1980 et le secteur minier qui leur a survécu un temps a été anéanti par la présidence Bozizé. Cet effondrement n’a été sanctionné par personne, ni par la communauté internationale, ni par la France, dont certains ressortissants ont profité de la situation pour réaliser leurs petites affaires.

– La dimension confessionnelle de cette crise (chrétiens contre musulmans) est-elle inédite?

– Ce n’est pas la première fois que des clivages confessionnels apparaissent. Arrivé au pouvoir grâce aux Tchadiens, François Bozizé a utilisé la communauté musulmane de son pays pour se reconstruire une image de patriote. Tout en profitant régulièrement de sa présence et de sa relative prospérité pour la rançonner, il l’a stigmatisée chaque fois qu’un problème apparaissait. Après avoir vécu sur la population et pris l’argent où il était, en pillant donc aussi bien les musulmans que les chrétiens, la Séléka a fini par se poser en défenseur de la communauté musulmane face à l’opposition armée chrétienne des anti-balaka. Les religieux présents sur place, à commencer par les catholiques, ont employé cette grille de lecture pour expliquer les événements récents. Cette interprétation, reprise en France – ce qui l’a conduite à revenir en Centrafrique avec une légitimité nouvelle –, s’est aujourd’hui largement imposée. Or elle est dangereuse parce qu’elle tend à dissimuler les vrais intérêts en jeu.

– Quelles mesures pourraient améliorer un tant soit peu la situation?

– Le régime a changé. Il faut espérer que la nouvelle équipe sera meilleure que l’ancienne, avec un président qui préside et un gouvernement qui gouverne. Le départ de la Séléka est susceptible d’engager une dynamique positive en persuadant les anti-balaka d’arrêter de se battre. Une mesure importante serait de cantonner les forces armées centrafricaines en dehors de Bangui. Et puis, une fortune est versée pour maintenir sur place des troupes françaises et africaines. Par ailleurs, Européens et Suisses vont dépenser beaucoup d’argent pour assurer une aide humanitaire. Je comprends. Mais la vraie solution est le redémarrage de l’économie. Si les gens peuvent travailler, ils auront moins envie de piller la maison de leurs voisins. En ce sens, il est plus important d’assurer un salaire aux fonctionnaires centrafricains, et de redynamiser ainsi la consommation locale, que de distribuer des kits de nourriture à l’aéroport.

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