La Toile francophone

Clotilde Reiss, la libération des polémiques

L’étudiante française est revenue au pays dimanche 16 mai. Inaugurant une série de controverses, notamment sur le rôle réel du président du Sénégal Abdoulaye Wade, et de son fils, dans cette libération

Elle est libre, mais ce n’est qu’un début. Arrêtée le 1er juillet 2009, au motif qu’elle prenait des photos durant une manifestation contre le président Mahmoud Ahmadinejad, Clotilde Reiss a retrouvé le sol français dimanche 16 mai. Retour à la patrie, mais pas au calme: La Voix du Nord parle de «polémiques inattendues».

Certains l’enlisent dans une obscure affaire de barbouzerie. Et le calendrier officiel en trouble plus d’un, puisque lundi 17, le ministère de l’Intérieur signait l’ordre d’expulsion de l’Iranien Ali Vakili Rad, qui arrivait au bout de sa peine incompressible. Celui-ci avait été condamné en 1991 pour l’assassinat de l’ancien premier ministre iranien Chapour Bakhtiar. «Le gouvernement continue à nier le lien entre les deux affaires, arguant d’un «hasard de calendrier». Pourtant, la coïncidence est pour le moins troublante et alimente la rumeur d’un marchandage», juge La Dépêche. Evoquant une justice et une diplomatie «parallèles», L’Express résume: «Fin de partie. En signant le 17 mai, l’arrêté d’expulsion d’Ali Vakili Rad […] Brice Hortefeux, le ministre de l’Intérieur français, a abattu la dernière carte, très politique, dont disposaient les autorités françaises dans «l’affaire Reiss». Voilà les comptes soldés. Les énigmes, elles, sont loin d’être toutes dissipées.»

Et les énigmes ne s’arrêtent pas aux frontières de l’Hexagone. À propos de cette libération, le président Nicolas Sarkozy a formulé des remerciements aux présidents du Sénégal, du Brésil et de Syrie. Sénégal? Oui, car le maître de Dakar, Abdoulaye Wade, dont les bonnes relations avec son homologue iranien sont connues, s’est empressé de relever son implication dans l’heureux dénouement de l’affaire Reiss. Il s’en est même «attribué le beau rôle», indique l’agence AFP.

Selon Walfadjiri/L’Aurore, «le Sénégal vient de remporter un succès diplomatique avec la libération de la jeune Française Clotilde Reiss […]. Une libération obtenue grâce à la médiation sénégalaise». Le journal ajoute: «Seulement, le Sénégal semble aujourd’hui accuser la France d’avoir retardé la libération de Clotilde Reiss, qui aurait dû intervenir quelque six mois avant».

Le Journal du Dimanche explique: «Vus de Dakar, ces longs mois de négociations laissent aujourd’hui un goût amer. À tel point que la diplomatie sénégalaise n’a pas hésité dimanche à transmettre aux rédactions un long communiqué relatant avec précision – et en dix-sept étapes très précisément – le rôle qu’a pu jouer l’ancienne colonie française dans cet épineux dossier.» Le pouvoir sénégalais accuse André Parant, «Monsieur Afrique» de l’Elysée, d’avoir bloqué la médiation en novembre dernier, alors qu’une issue se dessinait.

Et l’hebdomadaire de préciser: «Il faut dire qu’André Parant, 53 ans, entretient des relations douces amères avec les autorités du pays. En 2005, celui qui, au sein de la diplomatie française, était considéré comme un spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient, est envoyé à Dakar pour détendre les relations exécrables qui régnaient entre Abdoulaye Wade et l’ambassadeur français de l’époque, Jean-Didier Roisin. Il y parviendra, sans pour autant se montrer obséquieux avec le pouvoir local. Un pouvoir qu’il aurait, par ailleurs, tout récemment titillé. Face à la presse française et africaine le 15 avril dernier, André Parant aurait pointé du doigt et condamné «un projet de succession monarchique non avoué «au Sénégal», citant sur ce dernier point un article du Monde.

De fait, les discussions sénégalo-iraniennes ont été conduites par Karim Wade, fils du président, lequel a appelé en renfort Robert Bourgi, vieux routard de la Françafrique. Dans un article fort détaillé, Jeune Afrique raconte la dernière visite en date du tandem à Téhéran, fin mars: après avoir plaidé en faveur de Nicolas Sarkozy, «ami des Juifs mais aussi des Perses», «les deux médiateurs demandent enfin la libération de Clotilde Reiss […]. Bourgi met en avant ses origines libanaises et surtout sa confession chiite. Jouant son va-tout, il demande à faire une prière à la mémoire de Rouhollah Khomeiny. Au nom du droit d’aînesse, c’est lui qui va la conduire, sous le portrait de l’ayatollah. Habile, Bourgi accompagne la prière des morts d’invocations de l’imam Ali, une pratique exclusivement chiite. Il va à ce point toucher Ahmadinejad que celui-ci en pleure! Le 1er avril, le séjour iranien de Karim Wade et Robert Bourgi s’achève. Retour à Paris. À Claude Guéant, ils confirment que la libération de Clotilde Reiss est en bonne voie. On connaît la suite…»

Ceci étant, l’AFP rappelle que «ses opposants accusent Karim Wade, 41 ans, de vouloir succéder à son père, 84 ans, à la présidence de la République». La manière dont les Wade, père et fils, revêtent le costume de sauveurs d’une étudiante française fait ainsi bondir l’opposition. «Abdoulaye Wade, héros ou imposteur?», s’interroge le portail Afrik.com.

À Dakar, Le Quotidien raconte: «L’attribution par le président Wade de la libération de Clotilde Reiss soulève des hoquets rageurs chez le Pr Abdoulaye Bathily de la Ligue démocratique (Ld). Pour lui, il n’y a pas à pavoiser dans cette affaire. «Je trouve que c’est ridicule, puéril, indigne. S’il avait la capacité de libérer, il y a tellement de Sénégalais dans les prisons en Europe, en Asie et d’autres pays», estime M. Bathily. Le leader de la Ld se dit convaincu qu’en agissant ainsi, «Abdoulaye Wade ne se préoccupe pas de l’image de notre pays». Au contraire, poursuit l’ancien ministre de l’Environnement, «l’image de notre pays a pris encore une fois un coup très dur». Et ça semble l’être davantage, quand son fils Karim s’y mêle. Le Pr Bathily ne paraît pas surpris, car «tout ce qu’il (Wade) fait, c’est dans le cadre de la mise en œuvre de son projet monarchique».»

Robert Sagna, le leader d’un autre parti d’opposition, se fait à peine plus nuancé: «Le problème est qu’à chaque fois qu’on peut être utile, fût-il pour une cause étrangère au Sénégal, ce n’est pas une mauvaise chose qu’on puisse apporter sa contribution […] Ce que je déplore par contre, c’est l’exploitation politicienne qu’on en fait.» Le Quotidien poursuit ses citations: «L’ancien maire de Ziguinchor considère que «quand on intervient de bonne foi, cela doit être totalement anonyme, totalement confidentiel».» Ce qui ne fut pas pleinement le cas.

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch

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