Amérique latine

Les clubs de cannabis uruguayens en première mondiale

Un an après la légalisation, bilan d’une des mesures les plus révolutionnaires de l’ex-président Mujica

Les clubs de cannabis uruguayens en première mondiale

Amérique latine Un an après la légalisation, bilan d’une des mesures les plus révolutionnaires de l’ex-président Mujica

«J’ai davantage de plantes de cannabis aujourd’hui chez moi qu’en 2007, lorsque j’ai été condamné à 11 mois de prison pour cinq plants en floraison. C’est désormais légal, je me sens comme Alice aux pays des merveilles.» Juan Vaz profite à fond de la légalisation du cannabis, qu’avec quelques autres activistes il a obtenue de haute lutte et en première mondiale il y a tout juste un an en Uruguay. Il a choisi la culture à domicile, alors que sa femme, Laura Blanco, a ouvert le premier club de cannabis du pays, El Piso.

Le premier anniversaire de l’ouverture de l’établissement coïncide avec une nouvelle de poids: Laura Blanco a reçu il y a deux semaines la première certification du gouvernement. «Nous sommes désormais le premier club dans le monde à cultiver 100% légalement», explique-t-elle. Mais, pour en arriver là, le chemin a été long.

Sans but lucratif

Le couple a conseillé les députés uruguayens chargés de débattre de la régularisation de la marijuana pour les majeurs. Une loi adoptée en juillet 2013, avant d’être signée par le chef de l’Etat en mai 2014. Impulsée par le président de l’époque, José Mujica, pour lutter contre le narcotrafic et mieux aider les usagers problématiques, la légalisation se met en place très progressivement. Le président actuel, Tabaré Vazquez, qui a pris ses fonctions en mars dernier, est un médecin connu pour sa lutte contre le tabagisme. Face au cannabis, il entend bien prendre son temps.

La légalisation prend trois formes: «l’autoculture», soit la culture à domicile et à usage personnel; les clubs de cannabis; et la vente en pharmacie. La première s’est mise en place rapidement, sous l’ère Mujica, et permet aux Uruguayens d’avoir six plantes en fleur par foyer, comme Juan Vaz. La seconde a aussi avancé, à l’instar du club de Laura Blanco, le premier du genre. Ces associations de 45 personnes délèguent la culture de 99 plantes à l’un de leurs membres ou embauchent un jardinier. Aujourd’hui, il existe 17 clubs qui suivent le processus «un peu alambiqué», selon les activistes, pour obtenir une certification, le sésame acquis par Laura.

Les associations n’ont pas de but lucratif. Elles utilisent les 100 dollars mensuels versés par leurs membres pour couvrir les coûts de production des 40 grammes qu’ils leur distribuent chaque mois. Ces structures, très encadrées, ne ressemblent pas à des boutiques. Concrètement, une pièce munie d’un sofa fait l’affaire pour poser une dizaine de boîtes où s’empilent des petits sachets plastiques remplis de marijuana. Les plantes poussent sous une lumière artificielle dans une pièce contiguë.

Qualité supérieure

Maria Aguirre, 40 ans, hésite devant les différentes variétés et demande leur avis aux autres membres du club Cuatro Veinte. Pour elle, la légalisation a un effet positif certain: «La dernière fois que j’ai acheté de la marijuana à un dealer, confie-t-elle, il m’a donné gratuitement de la cocaïne alors que je n’en voulais pas. Ces gens incitent à la consommation et, avec eux, le risque de devenir accro à la cocaïne est élevé.» Rien de tel en principe dans les clubs. Et puis, Maria et ses pairs sont unanimes: la marijuana de son association, fumée pure sans tabac, est d’une qualité bien supérieure à celle provenant du Paraguay, produit du narcotrafic, souvent coupée de nombreuses autres substances.

Les membres du Cuatro Veinte assurent qu’on ne trouve presque plus de «paraguayenne» en Uruguay: «Chaque consommateur qui produit ou se fournit dans un club est un consommateur de moins à enrichir les narcotrafiquants», jurent-ils en chœur.

Lutter en régulant au lieu de faire la guerre aux narcos dans un bain de sang comme au Mexique semble porter ses fruits. Mais l’autre partie de l’argumentaire de José Mujica semble plus délicate à vérifier. «Si le consommateur est identifié, nous pouvons l’influencer quand il abuse. Ce sont deux choses différentes de fumer un joint et de sombrer dans le vice, là où plus personne ne te sort du pétrin», avait déclaré l’ancien président le lendemain du vote au Congrès en 2013.

Une question de quantité

Il reste à s’accorder sur de nombreux détails. Plusieurs associations de médecins ont manifesté leur désaccord sur la quantité de marijuana prévue par la loi: 40 grammes par personne pousserait à la surconsommation, assurent-ils. Une visite à un club de Montevideo tend à confirmer ce jugement. Trois jeunes, qui se partagent les fameux 40 grammes, assurent qu’une telle quantité leur «suffit amplement pour fumer un petit peu tous les jours».

Le développement le plus sensible du processus de légalisation est en cours: un appel d’offres a été lancé aux entreprises qui se chargeront à l’avenir de produire le cannabis pour la vente en pharmacie. Repoussée à de nombreuses reprises, cette initiative de l’ancien gouvernement a été ouvertement mise en doute par l’actuel président. Plus surprenant: plusieurs membres des clubs ne sont pas non plus d’accord. «Il ne faudrait pas qu’obtenir du cannabis devienne trop facile, argumentent-ils. Faire partie d’un club ou cultiver des plants suppose un certain effort et des contrôles. En revanche, n’importe qui peut aller en pharmacie, sans réfléchir ou s’éduquer sur le produit», déclare Rodrigo, membre d’un club de Montevideo.

Les sondages nationaux montrent que plus de la moitié de la population continue à s’opposer à cette loi, qui sert de laboratoire aux pays voisins d’Amérique latine. Même les policiers ne sont pas toujours au courant ou n’ont toujours pas vraiment accepté la légalisation. Juan, Laura et les autres doivent alors le leur rappeler fermement: «Désormais, c’est légal et à 100%.»

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