La crise qui couvait depuis des mois à Kiev a éclaté mercredi. Au cours de la nuit précédente, les députés réunis au sein du bloc présidentiel Nacha Ukraina («Notre Ukraine») ont décidé de quitter la coalition démocratique, née des législatives de l'automne dernier. Cette décision fait suite aux rapprochements récents dans l'hémicycle entre le Biout, le parti de la première ministre Ioulia Timochenko, et l'opposition pro-russe, emmenée par le Parti des régions. Lors de la dernière séance parlementaire mardi, les députés du Biout se sont par deux fois opposés à Notre Ukraine. D'abord en refusant d'accorder leurs voix à un texte condamnant fermement l'intervention militaire russe en Géorgie. Puis, toujours en accord avec l'opposition pro-russe, en adoptant un amendement au projet de loi constitutionnel qui réduit sensiblement les prérogatives du président.

Manœuvres «dictatoriales»

Pour Viktor Iouchtchenko, régulièrement critiqué pour son penchant présidentialiste, c'était le vote de trop. Un véritable «coup d'Etat parlementaire», s'est-il emporté. Mettant en exergue des manœuvres «dictatoriales» de la part du gouvernement, Viktor Iouchtchenko n'a pas eu de mots assez durs hier pour discréditer sa première ministre, qu'il accuse d'aller à l'encontre des intérêts de la nation. Selon le chef de l'Etat, une nouvelle coalition «contre nature et à durée de vie limitée» se serait formée «de facto», rassemblant les vieux ennemis d'hier, la très orange Ioulia Timochenko, le Parti des régions et les communistes, ces deux derniers étant connus pour être traditionnellement pro-russes.

Par cet acte inattendu qui a pour effet immédiat de le pousser dans l'opposition, le président s'isole sur la scène politique ukrainienne. Une tactique qui pourrait pourtant se révéler payante. Car depuis des mois, incapable de tenir ses promesses de réformes économiques et politiques, Viktor Iouchtchenko cherche à remonter dans les sondages et à conserver son poste. En poussant ainsi ostensiblement Ioulia Timochenko dans le camp pro-russe, Viktor Iouchtchenko redevient le pur parmi les corrompus, le vrai nationaliste au milieu des traîtres inféodés à Moscou, et le seul garant du virage occidental de l'Ukraine. L'accusation de haute trahison portée à l'encontre de la cheffe du gouvernement il y a quelques jours relevait de la même stratégie: discréditer son ancienne alliée, en vue de l'élection présidentielle de l'hiver 2009-2010.

L'hypothèse de négociations menées en coulisses par la première ministre avec Moscou pour s'assurer du soutien des Russes dans la bataille électorale peut séduire. Ioulia Timochenko a en effet adopté une position très ambiguë lors du conflit géorgien, observant un silence religieux à mille lieues de ses déclarations habituelles. Elle mène également, notamment dans les négociations autour du prix du gaz, une diplomatie adoucie face au Kremlin. Mais si le leader du Parti des régions, Viktor Ianoukovitch, évoque l'hypothèse d'une alliance «réelle» avec le Biout, Ioulia Timochenko continue de clamer partout qu'elle ne voit pas d'avenir à son parti en dehors de la coalition démocratique. «La coalition actuelle doit vivre et travailler. Tout le monde dans le pays comprend ça», a-t-elle déclaré hier. Lors d'une réunion du cabinet des ministres, elle a malgré tout accablé son ancien allié: «Chaque jour, le président crée des obstacles au travail du gouvernement. C'est l'irresponsabilité du président qui est la cause du déchirement de la coalition.»

Législatives anticipées?

Selon la loi, une nouvelle coalition parlementaire doit être formellement constituée, puis approuvée par la Cour constitutionnelle, d'ici à trente jours. Passé cette échéance, Viktor Iouchtchenko a fait savoir qu'il se réservait le droit de dissoudre l'Assemblée et de convoquer de nouvelles élections législatives, les troisièmes en quatre ans. A moins d'un consensus obtenu sur le fil entre les deux meilleurs ennemis de l'exécutif, c'est donc bien une crise politique profonde qui guette l'Ukraine.