Les responsables américains lisent-ils les câbles que leur envoient leurs ambassadeurs? Si tel est le cas, les Etats-Unis savaient tout de l’évolution de la Tunisie, comme l’ont démontré les documents rendus publics par le site WikiLeaks: un Etat «quasi mafieux» contrôlé par une «Famille», expliquait l’ambassadrice américaine sur place, en insistant: «Les excès de la famille de Ben Ali augmentent et inspirent l’indignation auprès des Tunisiens.» Les Etats-Unis savaient tout, mais ils n’ont rien fait. Car le régime de Ben Ali, notait aussi un autre câble datant de l’été 2008, «a réussi à préserver le pays de l’instabilité et de la violence qui empoisonnent la vie de ses voisins».

Cette ambiguïté américaine est inscrite de longue date dans le comportement des Occidentaux vis-à-vis des régimes arabes. Tandis que les Etats-Unis prétendaient prôner l’extension de la démocratie dans le monde arabe en envahissant l’Irak, ils fermaient les yeux sur les agissements de leurs alliés autoritaires, Tunisie en tête.

Pragmatisme

A ce deux poids deux mesures s’ajoute pourtant une ambiguïté plus récente, qui concerne l’approche particulière de Barack Obama. Le président était certes devenu un héros pratiquement instantané dans le monde musulman en exposant sans fard les plaies qui touchent ces pays. Mais sa politique a consisté, comme l’administration en a fait aussi la preuve en Iran, à défendre une vue «pragmatique», et à ne pas intervenir, même lorsque les défenseurs de la démocratie étaient assassinés en pleine rue. «Nous n’allons pas choisir notre camp», expliquait la secrétaire d’Etat Hillary Clinton à propos de la Tunisie, quelques heures à peine avant le départ de Ben Ali.

Certes, Barack Obama a rendu hommage «au courage et à la dignité du peuple tunisien», et condamné la violence à l’égard des Tunisiens qui «ont exprimé leurs opinions de manière pacifique». Mais le président insistait aussi sur le nécessaire «retour au calme» et la fin des violences. Faisant appel à «la longue et historique relation» que les Etats-Unis entretiennent avec ce pays, il appelait «le peuple et le gouvernement à travailler ensemble» pour amener «la paix et la stabilité». En un mot: si «la révolution des jasmins» doit trouver un terme en Tunisie, cela ne devra pas provoquer de vagues, suggèrent les Etats-Unis.

En fait, les événements surviennent alors que l’approche américaine semble proche de l’impasse. Les câbles révélés par WikiLeaks ne concernent pas seulement la «Famille» tunisienne de Ben Ali, mais la plupart des régimes sur lesquels s’appuient les Etats-Unis aux quatre coins du monde arabe. Or, en Egypte, en Arabie saoudite, dans les autres royaumes du golfe Persique, Washington sent aujourd’hui la grogne monter contre ces régimes alliés.

«Les fondations de ces pays sont en train de s’enfoncer dans le sable», prévenait la même Hillary Clinton en fin de semaine, dans un discours prononcé au Qatar. Des mots qui, une nouvelle fois, exposent la réalité de manière étonnamment crue, mais qui ne sont accompagnés d’aucune mesure visible pour solidifier ces «fondations». En Egypte (où, en référence à la Tunisie, certains manifestants criaient «nous sommes les prochains»), les Etats-Unis continuent de verser des milliards de dollars annuels à un régime largement décrié. Au cours du week-end, plusieurs commentateurs américains suggéraient que la Tunisie, du fait de ses ressources, de son caractère séculier et du niveau d’instruction de ses habitants, pourrait devenir un cas d’école rêvé en tant que premier pays arabe réellement démocratique pour inspirer ses voisins. Encore faudrait-il pour cela que les Etats-Unis l’aident, en se décidant à «choisir leur camp».