Le génocide des Tutsis, en 1994

Au cœur de l’horreur au Rwanda, il y a vingt ans

«Cette nuit déjà, sur la route qui mène à la ligne de front, flottait dans l’air une odeur tenace de pourriture. Ce matin, Emmanuel, employé par l’église de Kizigoro, à une centaine de kilomètres au nord-est de la capitale du Rwanda, nous conduit sur les lieux du massacre.

Derrière l’église, abandonnée lundi dernier par les prêtres espagnols, Emmanuel désigne un buisson, puis l’entrée d’un puits, envahi de ronces et de branches brisées, d’où s’échappe un essaim de mouches, Soudain, des cris et des râles émergent des entrailles des la terre, le puits, creusé par les Belges mais jamais rempli, fait cinquante mètres de profondeur: «Il y a huit cents corps au fond, hurle Emmanuel, quelques-uns vivent encore!»

Il faut arracher les câbles électriques de l’église, dévastée et pillée, pour sortir de cet enfer les quelques survivants, qui ont agonisé une semaine au sommet d’une montagne de cadavres de trente-six mètres de haut. Les yeux mangés par les mouches, la peau maculée de sang et de boue, l’un d’entre eux pleure de joie et de terreur, pas encore sûr que ses sauveteurs ne l’ont pas tiré de là pour l’achever. Puis il raconte.

Quelques minutes après le départ des prêtres, les soldats des Forces armées rwandaises (FAR), accompagnée de tueurs armés de machettes, sont arrivés à l’église où s’étaient réfugiées plus de huit cents personnes. «On nous a fait sortir et nous avons donné tout ce que nous avions. Ensuite, on a dû montrer nos cartes d’identité, se déshabiller, et s’agenouiller. Les gens ont été exécutés à l’arme blanche. Ceux qui ont été épargnés ont transporté les cadavres au trou. Cela a duré six heures. Puis on nous a ordonné de sauter dans le trou et de rejoindre les morts. Nous avons crié; ils ont voulu nous achever à coups de pierres.» […]

Les rues de Murambi, près de Kayonza, sont jonchées de débris, de carcasses de voitures, de vêtements maculés et quelques cadavres traînent encore, après les combats qui viennent de s’achever. La mairie est complètement dévastée. Des machines à écrire en morceaux et des cartes de membres du club de foot local jonchent le couloir. Sur la porte d’une petite pièce, une inscription: «Jeunesse et coopérative». Au milieu de la chambre, une caissette en bois encore pleine de tranchantes machettes chinoises, flambant neuves.

C’est ici que le «bourgmestre» de Murambi, Jean De Dieu Mwange, armait les jeunes du parti présidentiel [le MRND de Juvénal Habyarimana, tué le 6 avril 1994], les Inter­ahamwe, et les extrémistes hutus du Comité pour la défense de la démocratie (CDR). Des milices qui ont écumé la campagne avec l’armée avant que le FPR [Front patriotique rwandais] ne s’empare de la ville, vendredi matin, au terme de huit heures de combat. Avant de s’en aller, les tueurs ont donné libre cours à leur rage meurtrière. Des documents à terre, signés de la main du préfet, les autorisent à disposer d’une arme. Sur la route, une trentaine de réfugiés, en majorité tutsis, racontent comment leur commune a été nettoyée, ses habitants parqués dans l’église et liquidés à la machette et à la grenade.

L’ampleur du génocide dans les campagnes du Rwanda semble dépasser toute imagination. Si les derniers chiffres disponibles pour Kigali indiquent plus de vingt mille morts, combien sont-ils dans le reste du pays? Quelques-uns ont pu s’échapper à travers les lignes, les autres, de toute évidence, ont été piégés sans espoir dans une implacable machine à exterminer. […] »

« Puis on nous a ordonné de sauter dans le trou et de rejoindre les morts. Nous avons crié; ils ont voulu nous achever à coups de pierres »

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