Etats-Unis

Au coeur du Midwest, les Yézidis ayant fui l’Etat islamique, se cherchent un nouvel avenir

Lincoln, la capitale du Nebraska, abrite la plus grande communauté yézidie d’Amérique, secouée aussi par les attentats de Paris. Ziyad Khalaf était lui-même sur le mont Sinjar en août 2014, pourchassé par les djihadistes de Daech. Il raconte sa tragique épopée

L’endroit est paisible, bordé d’arbres en partie dépouillés de leurs couleurs automnales. Dans l’obscurité de son petit appartement, dans le sous-sol d’une maison, Ziyad Khalaf, un Yézidi de 28 ans, fait défiler des photos de sa famille sur son téléphone portable. Ses parents, ses quatre sœurs et huit frères vivent toujours sous des tentes dans le Kurdistan irakien. Lui-même est arrivé il y a un mois à Lincoln, la capitale du Nebraska, au cœur du Midwest américain. Ayant travaillé comme interprète de 2005 à 2011 pour l’armée américaine, il a eu droit à un visa spécial. Sa mère n’a cessé de pleurer. Son père lui a dit que c’était une chance unique de fuir la peur d’être massacré par les djihadistes de l’Etat islamique (EI).

Ziyad Khalaf vit depuis à peine un mois dans cette ville de 270 000 habitants. Il vient grossir les rangs de la plus grande communauté yézidie du pays, forte de plus de 1000 personnes. Cet endroit improbable de l’Amérique profonde n’a pas été choisi par hasard. La vie n’y est pas trop chère et il y a du travail (2,9% de chômage). Les premières vagues de Yézidis sont arrivées au moment de la première guerre du Golfe de 1991 et la dernière en été 2014 après que nombres d’entre eux, poursuivis par les djihadistes de l’EI, furent piégés pendant huit jours sur le mont Sinjar avant de pouvoir se réfugier dans des camps en Syrie et dans le Kurdistan irakien. La famille de Ziyad vit dans le camp de Bajitkandala. Des milliers de Yézidis ont toutefois été massacrés et les Nations unies n’excluent pas un crime de génocide. Avant ce tragique épisode, personne ou presque n’avait entendu parler du yézidisme. Adepte de cette religion monothéiste syncrétique dont les racines remontent jusqu’au zoroastrisme et dont les influences sont aussi bien chrétiennes, juives qu’islamiques, Ziyad Khalaf insiste: «Nous ne sommes pas des musulmans.»

Le jeune Yézidi a pu s’installer dans un petit appartement avec son épouse Basi, 26 ans, grâce à l’aide des Lutheran Family Services, une organisation caritative affiliée à l’Eglise luthérienne. Il suit déjà des cours d’anglais. «Je parle avec d’autres Yézidis qui m’aident déjà à m’adapter à la culture américaine. J’espère pouvoir bientôt travailler. Cela fait partie de ma responsabilité.» A côté de lui, son épouse semble absente, absorbée dans ses pensées. Pour tous deux, le passé est encore très prégnant. Ziyad Khalaf raconte comment il a fui son village, pour se retrouver, avec des milliers d’autres Yézidis, sur le mont Sinjar pendant huit jours sous la chaleur écrasante du mois d’août. «Après quelques jours, des hélicoptères américains nous ont largué de la nourriture et des bouteilles d’eau qui se fracassaient au sol. La nuit, il faisait si froid que je m’ensevelissais sous le sable, mais ça ne servait à rien. Les frappes américaines ont changé la donne. Les combattants du PKK et les Unités de protection du peuple (YPD) ont pu ouvrir un corridor vers la Syrie. Nous étions plusieurs milliers, nous avons marché une dizaine de kilomètres. Daech nous menaçait de chaque côté. Je ne sais pas comment nous nous en sommes sortis.» Ziyad Khalaf est resté un an dans le camp de Bajitkandala à attendre son visa pour les Etats-Unis. Entre-temps, il a travaillé comme interprète pour des journalistes occidentaux. «Je leur expliquais la culture yézidie et traduisais ce que racontaient des filles qui avaient été violées par les djihadistes de Daech (acronyme arabe de l’EI).»

Hatim Ido, 28 ans, a quitté sa communauté yézidie d’Irak, forte de quelque 800 000 adeptes, pour les Etats-Unis en 2013. Aujourd’hui, il a un contrat de travail de deux ans. Il aide des musulmans en provenance du Soudan, d’Egypte, d’Irak et de Syrie qui arrivent à remplir les formalités d’immigration. Ses compétences linguistiques en kurde, arabe et anglais sont très appréciées. «Pour moi, c’est ma culture. Dans le Sinjar, j’étais en permanence en contact avec des yézidis, chiites et sunnites. Mais quand l’Etat islamique est arrivé, cette coexistence pacifique a volé en éclats. Des voisins sunnites ont commencé à tuer des Yézidis. C’était dramatique.» Hatim Ido a gardé un mauvais souvenir des peshmergas eux-mêmes qui, dit-il, n’ont offert aucune résistance le 3 août 2014 quand les Yézidis ont été chassés sur le mont Sinjar: «Depuis, nous ne faisons confiance à plus personne.»

Même depuis les Etats-Unis, Hatim Ido ne décroche pas. Il contacte presque quotidiennement sa famille qui vit au Kurdistan dans une maison de béton sans fenêtre. Mais même la libération, voici quelques jours, de la ville de Sinjar grâce aux peshmergas kurdes et les forces yézidies de protection du Sinjar aidés par l’aviation américaine, ne le réjouit pas vraiment. «La ville est libérée, mais elle est détruite. Et plusieurs charniers viennent d’être découverts, certains avec 80 femmes, d’autres avec 300 cadavres. Comment voulez-vous que je pense à autre chose? Nous sommes allés un jour en voiture à Washington pour manifester devant la Maison-Blanche. Je suis reconnaissant à Barack Obama d’avoir contribué à sauver près de 250 000 personnes, mais j’aurais aimé qu’il en fasse davantage. Selon le Bureau des affaires yézidies du Kurdistan, en août 2015, 5836 Yézidis ont été kidnappés par l’Etat islamique et 2000 ont pu s’échapper. Les autres sont toujours en captivité dont des femmes et filles qui sont réduites au rang d’esclaves sexuels.»

Hatim Ido, qui dispose désormais de la carte verte, ne souhaite pas retourner en Irak. «Il ne suffira pas de tuer des terroristes de Daech. Il faudra aussi supprimer l’idéologie qui les anime. Sans cela, le terrorisme va continuer.» Avec les attentats de Paris du 13 novembre, il craint que le débat enflammé sur les réfugiés syriens et irakiens aux Etats-Unis débouche sur une fermeture des frontières. Or il espère toujours faire venir un jour sa famille outre-Atlantique. Gérant du Damascus Getaway, une épicerie orientale de Lincoln, Hassan, Américano-Syrien est choqué: «Des candidats républicains comme Trump et Carson affirment que l’Occident doit avoir peur des monstres de Daech. Que dire des réfugiés qui fuient les bombes de Bachar el-Assad et la barbarie de l’Etat islamique quitte à braver le terrible danger de s’aventurer en mer?»

A Lincoln, les Yézidis dont la majorité sont inscrits à l’école ou ont un travail, sont bien acceptés. Née dans un camp de réfugiés en Syrie après que ses parents eurent fui l’Irak de Saddam Hussein, Laila Khoudeida défend la cause des Yézidis à travers l’organisation Yazda. Elle le reconnaît: «De nombreux membres de la communauté souffrent de traumatisme dont les effets sont exacerbés par des nouvelles en provenance d’Irak, de Syrie.» Avec les attentats de Paris, la crainte de Laila Khoudeida est simple: que l’Etat islamique poursuive les Yézidis même jusqu’en Amérique. Dans la capitale du Nebraska, ajoute-t-elle, il manque toutefois aux Yézidis un cimetière, un lieu de culte et une salle où chacun peut venir parler de ses difficultés à surmonter son passé. Les corps de Yézidis décédés aux Etats-Unis ont jusqu’ici été transférés en Irak. Mais avec la menace de l’EI, cette option n’est plus tenable.

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