Dans la capitale syrienne, les innombrables check points font partie de la routine, un peu comme des bouchons à l’heure de pointe. Les militaires semblent confiants: pas de nervosité ni d’agressivité, un ton souvent courtois, des uniformes neufs. Dans la vieille ville, des postes de contrôle ont été érigés sur la rue Droite, tenus, eux, par des comités de quartier.

Et la vie continue: les rues sont nettoyées, les pelouses arrosées, les magasins ouverts. Les administrations fonctionnent, et des policiers en chemise blanche dressent des PV aux voitures mal garées. Le soir la jeunesse dorée se retrouve dans les cafés branchés du quartier Malki. Mais personne ne s’attarde. A minuit, on traverse une ville fantôme, peuplée seulement de chats.

La guerre a tôt fait de rappeler sa présence. De nuit comme de jour, les frappes contre les positions rebelles dans les faubourgs de Damas continuent de retentir tels des coups de tonnerre. Mais plus personne ne sursaute. Quand les avions de chasse vont larguer leurs charges mortelles, cela ne provoque aucun état d’âme chez les habitants.

En face, ce ne sont que des «terroristes», pensent la plupart, comme Ali Chaar, un jeune soldat rencontré dans le parc Tichrine. Il aurait appris la capture d’Abou Sakr, ce rebelle filmé en pleine séance de cannibalisme sur un soldat loyaliste. «Vous imaginez de tels types au pouvoir à Damas?» nous interpelle-t-il, comme si l’opposition se résumait à ce cas extrême.

«Je ne fais pas partie du système»

A quelques encablures de là, dans un restaurant du centre-ville où se réunissent beaucoup d’opposants, c’est un tout autre son de cloche. «On ne nie pas que le Front Al-Nosra [lié à Al-Qaida] soit sur le terrain et veuille imposer la loi islamique, mais si la révolution est aujourd’hui dévoyée par de tels groupes, c’est parce que le régime l’a provoqué, dénonce, dans une bouffée de cigare, l’activiste Rola Roukbi. En même temps, ce mouvement est devenu le paravent de la communauté internationale pour ne pas intervenir.» Sous son discours pacifiste, Rola considère l’opposition armée comme une réponse compréhensible à la violence du régime.

Le Front Al-Nosra pourrait-il un jour arriver au pouvoir à Damas? Une peur infondée, selon elle. «Jamais les Syriens n’en voudront, car notre révolution est d’abord celle de la dignité», explique Rola Roukbi. Négocier avec Bachar? «Tant qu’il massacre la population, c’est impossible. C’est lui qui a commencé la violence. De toute façon, ce régime n’est pas réformable», répond-elle, sans craindre apparemment de représailles. «Ils me connaissent», lâche-t-elle avec un demi-sourire.

Etrangement, ce discours trouve un écho en haut lieu. Quand on demande au ministre de la Réconciliation, Ali Haidar, si ce n’est pas un handicap d’avoir été nommé par Bachar el-Assad, il répond: «Je ne fais pas partie du système. La condition de mon parti [le Parti social-nationaliste syrien] pour rejoindre le gouvernement était l’acceptation de notre programme. Et que dit celui-ci? Qu’il faut un changement radical, profond, du régime, et cela à travers un processus pacifique, démocratique et qui prendra du temps.»

Dans ses bureaux situés dans le quartier aéré de Doumar, il ne voit aucun paradoxe dans l’intitulé de sa fonction, alors que la guerre continue de faire rage: «Quand on a créé ce ministère il y a un an, c’était un peu tôt pour parler de réconciliation, j’en conviens. Mais, comme c’est un but à long terme, il faut s’y mettre dès maintenant.» Il est en contact téléphonique avec l’opposition armée. «Certains volontaires du ministère vont parfois de l’autre côté. Nous avons pu convaincre plusieurs centaines de miliciens de déposer les armes.»

Flambée des prix

Avec la violence, ce sont également les prix qui montent en flèche, notamment l’essence, alors que le travail se raréfie. «Fruits et légumes sont inabordables, car les paysans ne peuvent aller aux champs, sans compter les primes de risque pour le transport, se désole le père jésuite Fouad, qui dirige une maison d’accueil pour réfugiés dans le quartier chrétien de Dwelaa. Même pour ceux qui ont encore la chance d’avoir un salaire, ils n’ont déjà plus rien le 10 du mois.» Les sanctions internationales, qui bloquent notamment les transactions financières, ont achevé de plomber l’économie, sans toucher les dirigeants. La crise est telle que les enlèvements contre rançon se multiplient.

Quelle sortie de crise? Les camps semblent irréconciliables. Rencontré lors d’un dîner en ville, un des plus hauts gradés de l’armée loyaliste n’hésite pas à nous déclarer que «l’Occident a décidé de soutenir des terroristes, qui veulent détruire notre modèle laïc de coexistence entre les confessions. Il n’a rien compris!» La défense de sa patrie n’a pas de prix: «Quelle que soit la facture, on la paiera. C’est existentiel.» «Existentiel»: il répétera plusieurs fois le mot avant de s’engouffrer dans sa voiture blindée, sans avoir jamais voulu décliner son nom.