Daniel Cohn-Bendit, décidément, entretient un mystère. Qui cherche-t-il à faire rire: nous? Lui-même? Au moment, où, aux Journées d'été des Verts à Lamoura (Jura), il passe un véritable examen en vue de sa désignation comme tête de liste aux prochaines européennes, il s'amuse. «Je prends mon pied», dit-il. Sans qu'on sache trop s'il se fait un jeu des questions qui pleuvent sur lui ou si rentrer dans le jeu français, trente ans après en avoir été chassé, n'est pas la plus roborative, la plus excitante des occupations.

Pas de doute: si l'idée d'en faire la locomotive des Verts français en juin prochain peut apparaître comme une idée excellente (la sienne, au reste, et depuis deux ans déjà); si de nombreux militants du parti de Dominique Voynet ont fait le choix de Dany le Rouge, on sent grincer les dents, et pas seulement sur les sièges du fond de la salle. Dans un journal de province, Dominique Voynet, égérie du parti et ministre de l'Environnement, émet de nettes réserves sur le candidat. Tout en reconnaissant que les jeux sont faits, assure-t-on: le roi Dany devrait être sacré fin octobre en région parisienne.

Car les divergences ne manquent pas, avec ce vieux routier de 68, de la contestation allemande et de l'écologie, pourtant partisan résolu de Maastricht et de l'euro, dans lesquels il voit une magnifique occasion de se battre pour forger une autre Europe: quel enthousiasme débordant pour une aventure qui, souvent, crispe la gauche plurielle, Verts compris! De surcroît, entre le jeune parti rendu respectable par son entrée au pouvoir et l'honorable correspondant de Francfort, le passé est planté de quelques cactus. On n'oublie pas les sarcasmes de Cohn-Bendit sur les ratages politiques des écologistes français. En échange, il a eu droit à des gentillesses, signées Voynet, du genre: «Cohn-Bendit, c'est plus BHL (Bernard-Henri Lévy) que Tapie.»

En fait, la vraie différence, ici, est affaire de format. Cohn-Bendit est équipé de plusieurs atouts: c'est la longueur d'avance des Verts allemands en termes de réflexion sur les rapports de l'homme et de la nature, de l'environnement et de l'économie; d'authenticité aussi de leur engagement. C'est encore l'expérience, imposante, de maire adjoint de Francfort, où il fit des essais déterminants, dans le domaine de l'immigration et de la lutte contre la drogue. Mais il y a surtout chez lui une éblouissante capacité de remise en question de soi et de ses propres idées. Homme de gauche, ce n'est pas un doctrinaire: il ne refuse pas la flexibilité, il ne dit pas non à la recette de l'économie de marché. Imprévisible, inclassable, volontiers provocateur, il ne peut que faire peur à des gens de parti, même jeunes comme les Voynet ou les Mamère.

Mais il y a plus: cet homme est trempé d'une autre sorte de démocratie, plus consultative, plus engagée, on voudrait dire plus réelle que ne l'est le modèle français. Que Dany le veuille ou non, c'est une certaine manière d'être Allemand (lui le double national) qui peut heurter ses partenaires et ses électeurs. Décidément, l'envergure et l'originalité de cet homme dérangent.