La colère, la consternation, l’écœurement, voire même le dégoût. Ce sont les sentiments éprouvés par de nombreux catholiques romands devant le scandale des abus sexuels qui secoue l’Eglise depuis plusieurs semaines. Cette crise révèle cependant un malaise plus large. Au-delà du choc conjoncturel que représentent les révélations concernant les abus et la gestion souvent catastrophique de ces cas par la hiérarchie ecclésiastique, se profile une crise plus générale, qui touche aux fondements mêmes de l’Eglise romaine. C’est ce que montre une prise de température effectuée dans quatre cantons auprès de personnes occupant différentes responsabilités dans l’Eglise catholique, et qui sont en contact avec une large base.

La culture du secret et le manque de transparence de la hiérarchie catholique sont particulièrement dénoncés. «J’ai perdu confiance dans les autorités ecclésiastiques, dit Fabienne Lebedinsky, une laïque active dans l’Association des amis de Sœur Emmanuelle à Genève. Ce qui se passe est déplorable. L’Eglise a eu tendance à camoufler et à taire des actes horribles, dont elle a fait porter le poids aux victimes. Le problème, ce ne sont pas tant les prêtres et les religieux qui ont commis ces actes, mais leurs supérieurs hiérarchiques, qui les ont cachés. Aujourd’hui, j’ai pris de la distance par rapport à l’Eglise, je me sens moins engagée. Si je garde la foi, c’est parce que j’ai eu la chance de rencontrer des personnalités comme sœur Emmanuelle.»

«Au-delà de la consternation, j’éprouve de la lassitude, affirme Noël Pedreira, théologien et assistant pastoral dans le Jura. J’ai l’impression que la hiérarchie n’a pas retenu les leçons des précédentes affaires de pédophilie. Et de nouveau, l’Eglise s’est empêtrée dans des explications qui ne sont pas claires. Je ne parle pas de l’Eglise locale, mais de Rome. Benoît XVI s’est exprimé de manière énergique sur la question des abus, mais j’ai le sentiment que c’est incomplet, que quelque chose manque.»

Pour de nombreux catholiques, le scandale des abus est le symptôme d’un dysfonctionnement de la structure romaine. «Les catholiques veulent que l’Eglise parle clairement et qu’elle ouvre les yeux sur l’époque dans laquelle on vit, renchérit l’abbé Philippe Baud, qui anime le Centre catholique d’études de Lausanne. Mais j’ai l’impression que tout le monde se tait. On n’ose pas parler. On a peur de dire la vérité. Et pas seulement sur les affaires d’abus. La crise actuelle est aussi structurelle et culturelle. L’organisme romain est devenu absolument inadéquat. L’Eglise ne peut plus être dirigée à partir d’une culture juridique hellénico-romaine. La mondialisation oblige à repenser son fonctionnement.»

Le manque de collégialité, un problème lancinant depuis le pontificat de Jean Paul II, n’est plus toléré. «Il faut laisser aux Eglises locales la possibilité de prendre les décisions qui répondent à leurs besoins, tout en évitant les modes, poursuit Philippe Baud. Et cela pour tout ce qui ne constitue pas le cœur de la foi. Les Eglises locales devraient par exemple pouvoir ordonner des femmes si une majorité des fidèles le souhaitent.»

Une certaine culture cléricale ne passe plus. «Il faut revoir la théologie du clerc, qui a été considéré jusqu’à maintenant comme un homme à part», dit Philippe Baud.

A Fribourg, le Père jésuite Jean-Bernard Livio évoque une crise existentielle de l’Eglise. «On s’est réjoui de la chute du mur de Berlin. Il est maintenant évident que le mur romano-vaticanesque doit tomber. Cette Eglise-là est de plus en plus mal vécue par les catholiques. Car derrière ce mur, on se conforte dans une idéologie qui n’est plus centrée sur l’Evangile. Il faut remettre l’Evangile au milieu du village. Et l’Evangile, ce n’est ni la cléricature, ni un système, ni une morale.»

Le scandale peut-il devenir une chance? C’est l’espoir de Jean-Bernard Livio. Selon lui, cette crise représente une occasion de redéfinir ce qu’on entend par le mot «Eglise». «Ce terme évoque généralement l’institution. Mais l’Eglise est d’abord un lieu de vérité et d’annonce. On sent confusément, chez beaucoup de gens déçus par ce qui se passe, une formidable espérance d’autre chose. Sommes-nous en train de vivre une Semaine sainte, avec des procès, une crucifixion et, qui sait, une résurrection?»

Les catholiques semblent aussi las d’être constamment associés au Vatican et aux décisions du pape. «Je dirais qu’aujourd’hui, on peut être catholique malgré le Vatican, dit Noël Pedreira. Le lien au pape n’est pas ce qui définit les catholiques.»

Le manque d’écoute de Rome et son indifférence face aux préoccupations des fidèles déçoivent profondément. Noël Pedreira: «Il y a une séparation croissante entre les Eglises locales et l’Eglise romaine. Le schisme silencieux qui est à l’œuvre depuis la parution de l’encyclique Humanae Vitae sur la contraception en 1968 s’approfondit. L’Eglise de Rome ne prend plus la peine d’écouter. Elle est d’accord de discuter avec les intégristes de la Fraternité Saint-Pie-X, mais elle n’a pas la même bienveillance envers d’autres courants.»

La critique touche aussi Benoît XVI. Philippe Baud: «C’est un professeur, pas un pasteur. Or l’Eglise a besoin d’un pasteur.» Jean-Bernard Livio: «Benoît XVI est dépassé. Il vit derrière un mur. Il ne représente plus la majorité des croyants.»

La contre-offensive de la hiérarchie vaticane, qui a dénoncé l’«acharnement» ou la «perfidie» des médias contre l’Eglise et son pape, ne recueille de loin pas tous les suffrages. «L’Eglise s’est engagée dans un effort pour clarifier les affaires de pédophilie grâce aux médias, souligne Fabienne Lebedinsky. Leur rôle est positif. En tant que chrétienne, je déplore que l’Eglise se soit montrée si jugeante et moralisatrice. Elle doit d’abord balayer devant sa porte.» Selon Noël Pedreira, l’Eglise et le pape doivent assumer leur visibilité. La colère et l’écœurement de la base catholique ne sont pas dirigés contre les médias, assure-t-il, mais «contre la hiérarchie qui a caché les affaires d’abus et cherché à se trouver des excuses». Philippe Baud ne cache cependant pas qu’un certain nombre de catholiques s’étonnent devant ce déferlement de cas dans les médias. A qui profite le crime? C’est une question qui interpelle les fidèles. Il est évident que certains contempteurs de l’Eglise catholique profitent de la situation pour dire tout le mal qu’ils pensent de cette institution.

A Rome, on ne semble pas prendre très au sérieux le besoin d’un changement profond exprimé par une partie du peuple catholique. Selon le vaticaniste Giancarlo Zizola, «l’Eglise ne se rend pas compte de ce qui se passe. Je ne vois pas poindre de réaction évangélique ou prophétique.»