L’officier de police Darren Wilson ne fera l’objet d’aucune poursuite pénale. Le procureur Robert McCulloch a annoncé lundi soir, après une longue attente, la décision du grand jury qui devait se prononcer sur une inculpation ou non du policier blanc qui a tué, le 9 août dernier, Michael Brown, un Afro-Américain de 18 ans, le long de Canfield Drive, dans le quartier de West Florissant. Dans une présentation d’environ 20 minutes au sein d’une salle de la cour de Justice du comté de Saint-Louis, à Clayton dans le Missouri, le procureur a commencé par dénoncer l’attitude des médias et des médias sociaux qui auraient véhiculé de fausses informations sur la vérité scientifique et factuelle de la tragédie qui a déjà provoqué, au lendemain du drame, des émeutes et des scènes de pillage. Puis il a présenté quelques preuves censées appuyer la décision du grand jury. Il a surtout insisté sur des témoignages qui ont confirmé, selon lui, qu’après une altercation entre Michael Brown et Darren Wilson dans la voiture de police, le jeune Afro-Américain serait revenu à la charge contre le policier. C’est la raison qui aurait justifié les six coups de feu que l’officier a tirés en abattant le jeune homme après en avoir déjà tiré six un peu plus tôt. Il y avait des traces d’ADN de Michael Brown sur la porte du passager de la voiture de police, sur la porte du conducteur, sur l’arme du policier, a ajouté l’homme de loi. Le procureur a aussi déclaré que le grand jury s’était réuni 25 fois et avait entendu plus de 70 heures de témoignages et examiné des centaines de photos. Il a mis deux jours pour délibérer. Robert McCulloch a insisté: «Il faut séparer les faits de la fiction.»

Réaction des parents de la victime

Les parents de Michael Brown ont d’emblée réagi: «Nous sommes profondément déçus de constater que le meurtrier de notre enfant ne devra pas assumer les conséquences de ses actions.» Lundi soir, ils ont appelé une nouvelle fois les manifestants de Ferguson à ne pas recourir à la violence. «Ne faisons pas du bruit, changeons les choses», ont-ils fait savoir à travers un communiqué.

Intervention de Barack Obama

Dans les rues de Ferguson et de Clayton, une foule très importante s’était amassée au cours de la soirée dans l’attente de la décision du grand jury. Beaucoup d’observateurs se sont demandés pourquoi les autorités avaient attendu aussi longtemps (21 heures) pour donner la nouvelle, estimant que c’était prendre le risque de créer les conditions pour des actes de violences. Sur le coup de 22 heures, le président Barack Obama a jugé nécessaire de transmettre un message à la nation afin d’apaiser les esprits. Une préoccupation d’autant plus justifiée que John Lewis, élu démocrate du Congrès et figure du mouvement des droits civiques des années 1960 soulignait voici quelques jours qu’une non-inculpation de Darren Wilson pourrait provoquer des manifestations non violentes à travers tout le pays. Il allait même jusqu’à avancer que Ferguson pourrait être un nouveau «Selma» en référence au moment majeur de la lutte des droits civiques, en 1965 que constitua la marche Selma-Montgomery en faveur du droit de vote.

Dans son allocution, le premier président noir des Etats-Unis a rappelé que les Etats-Unis étaient un Etat de droit et qu’il fallait accepter la décision du grand jury, qu’elle plaise ou non. Il a lui aussi appelé les manifestants à rester pacifiques. Il a exhorté les forces de l’ordre à agir avec retenue. Mais Barack Obama a aussi reconnu que dans trop d’endroits du pays, il y avait une profonde méfiance entre la police et les communautés de couleur. Il a jugé nécessaire de tirer la leçon de cette affaire non seulement pour Ferguson, mais pour le pays entier, relevant que l’Amérique avait fait d’énormes progrès dans les rapports raciaux entre individus au cours des quarante dernières années dont il a lui-même bénéficié. Mais il a également relevé que certaines communautés continuent d’être animées par le sentiment que les lois sont appliquées de façon discriminatoire pour certaines catégories de citoyens.

Bâtiments incendiés à Ferguson

Au moment où Barack Obama tente de calmer les esprits, les images en provenance de Ferguson et de Clayton étaient plutôt inquiétantes. Peu après l’exposé du procureur Robert McCulloch, des heurts ont éclaté à proximité du poste de police de Ferguson et de la cour de Justice de Clayton. Le président américain n’avait pas fini son discours que déjà fusaient les gaz lacrymogènes pour disperser ce que les forces de l’ordre ont rapidement décrit comme un rassemblement illégal sur la South Florissant Road à Ferguson. Des bâtiments ont été incendiés, des commerces pillés, notamment le long de l’avenue West Florissant, là où les émeutes éclatèrent en août dernier. Tard dans la soirée, des coups de feu ont également retenti dans cette partie de Ferguson, non loin du mémorial érigé à la mémoire de Michael Brown. L’autoroute I-44 traversant la ville de Saint-Louis a été bloquée. A New York, de nombreux manifestants ont défilé dans les rues dans un geste de solidarité pour la famille de Michael Brown.

Un peu plus tard dans la soirée, l’un des avocats de la famille de Michael Brown, Benjamin Crump, s’étonnait sur les chaînes de télévision des fuites orchestrées par le grand jury dans la presse qui laissaient déjà entendre que Darren Wilson ne serait pas poursuivi. C’était une manière, selon l’avocat, de préparer le public à un acquittement du policier. Benjamin Crump s’étonne aussi qu’on ait confié l’affaire au procureur Robert McCulloch, dont la famille a toujours eu des liens très étroits avec la police. Son père, un policier blanc, fut d’ailleurs tué par un Afro-Américain dans les années 1960. Le procureur réfute toutefois la critique selon laquelle la procédure aurait été biaisée. Avocat pénaliste et consultant sur CNN, Mark Geragos s’interroge toutefois sur la manière dont le procureur a agi. A ses yeux, il y avait amplement de quoi procéder à une inculpation en vertu du principe de «motif raisonnable». Il se demande pourquoi Robert McCulloch, qui aurait dû se contenter de livrer au grand jury quelques preuves comme c’est généralement le cas pour ce stade de la procédure pour déterminer si un procès s’impose ou non, a en réalité donné au grand jury toutes les preuves possibles qui devraient d’ailleurs être publiées dans les heures à venir. Des voix critiques ont avancé que c’était une manière, pour le procureur, de se «laver» les mains de toute responsabilité quant à la décision du grand jury.

Quant au risque d’explosion sociale à Ferguson, dans la région de Saint-Louis voire aux Etats-Unis, il est réel. Samedi dernier, à Cleveland en Ohio, un enfant afro-américain de 12 ans, jouant avec un pistolet à billes, n’aurait pas obtempéré aux injonctions de la police qui lui demandait de lever les bras. Il a été abattu. Les cas des adolescents afro-américains Trayvon Martin et de Jordan Davis, abattus en Floride alors qu’ils n’étaient pas armés, restent dans toutes les mémoires, en particulier celles de la communauté noire. Plus récemment, une vidéo montrant un couple afro-américain arrêté par la police de l’Indiana a choqué le pays entier. Filmé par l’un des enfants du couple assis sur la banquette arrière de la voiture, elle montre comment un policier blanc a abusé de son pouvoir en fracassant la vitre du véhicule et en passant au taser le passager qui n’avait pourtant rien fait et qui n’était pas en règle.

Lundi soir dans son allocution, Barack Obama l’a reconnu: une réforme du système de justice pénal s’impose aux Etats-Unis. Dans les prisons croupissent avant tout des Noirs, davantage affectés par des lois jugées par certains discriminatoires.