«Noirs nous sommes, Arabes nous sommes! Allah Akbar! Ni potes, ni soumis!» Tels étaient les slogans du défilé organisé jeudi à Paris par le groupe des «Indigènes de la République» pour rappeler les massacres de l'ère coloniale. D'autres manifestations, demandant réparation pour les crimes de l'esclavage, suivront les 10 et 23 mai. Elles témoignent de l'émergence en France, où toute référence à la couleur de peau est en principe bannie du vocabulaire politique, d'un militantisme parfois virulent, qui se définit comme «non blanc».

Les «Indigènes de la République» comptent parmi les membres les plus turbulents de cette nouvelle famille. Leur manifestation d'hier, boycottée par la gauche antiraciste traditionnelle, n'a d'ailleurs attiré qu'une centaine de personnes, parmi lesquelles des indépendantistes de Mayotte ou de Nouvelle-Calédonie.

Inspirés par les Black Panthers américains et les héros de la décolonisation (Nasser, Che Guevara), les «Indigènes» rêvent de rassembler tous les «damnés de la terre» contre la domination blanche. «Le scandale, aujourd'hui, c'est que nous osons nommer la catégorie qui nous domine», explique leur porte-parole, Mehdi Neftah.

Selon un connaisseur de cette mouvance, le vocabulaire radical des «Indigènes» a fait «fuir tout le monde», à commencer par les altermondialistes qui, en 2005, avaient bien accueilli la naissance du groupe. Les principaux mouvements noirs et antillais ont aussi pris leurs distances. «Ils poussent le bouchon un peu loin, ils utilisent des termes un peu violents, même si les questions qu'ils soulèvent méritent d'être posées», estime Patrick Lozès, président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN).

«Ouvertement raciste»

D'après lui, la floraison de revendications liées aux crimes de l'époque coloniale s'explique par «l'absence de prise en compte des discriminations» vécues au quotidien par les Français non blancs. Dernier exemple en date: des militaires de l'armée de terre se sont plaints d'être privés d'avancement en raison de leur origine arabe, et ont dénoncé la présence de sympathisants néonazis au sein de leurs unités.

Ce racisme persistant n'empêche pas les dissensions entre les groupes qui s'en disent victimes. Une inimitié tenace oppose notamment les Franco-Africains du CRAN, qui défileront surtout le 10 mai, aux Antillais groupés au sein du Collectifdom, qui préfèrent la date du 23 mai pour commémorer la traite négrière. Les premiers accusent les seconds de vouloir être «plus Français que les autres», alors que le Collectifdom, qui entend également représenter les Guyanais et les Réunionnais, a accusé le CRAN d'être un «groupuscule ouvertement raciste».

Patrick Lozès, du CRAN, prend ces différences avec philosophie: «Cela montre qu'il n'y a pas plus de communauté noire que de communauté blanche, seulement des populations noires.» Et elles ont bien l'intention, désormais, de faire entendre leur voix.