Manifestations

La colère des jeunes Russes contre Vladimir Poutine

Les partisans de l’opposant Alexeï Navalny ont défié samedi l’interdiction de manifester pour clamer «Il n’est pas notre tsar». Investi lundi pour un 4e mandat, le président russe n’a toujours rien dévoilé des mesures qu’il compte prendre pour sortir le pays de la crise économique

La journée d’action intitulée «Il n’est pas notre tsar» a regonflé les voiles de son instigateur l’opposant Alexeï Navalny. Des dizaines de milliers de ses partisans ont occupé les places centrales de 60 villes russes (selon Navalny) samedi, bravant l’interdiction des autorités, pour exprimer leur colère devant la perspective d’un 4e mandat de Vladimir Poutine à la présidence russe.

La police a répondu par le plus vaste coup de filet de l’ère Poutine en arrêtant 1600 manifestants dans l’ensemble du pays, dont près de la moitié dans la capitale. A peine Alexeï Navalny avait-il pris la parole devant les Moscovites qu’il fut soulevé de terre par un groupe de policiers et porté à bout de bras vers un «panier à salade». Relâché dans la nuit de samedi à dimanche, il doit comparaître le 11 mai devant la justice pour «refus d’obtempérer aux injonctions de la police». Au moment de sa capture, la foule a réagi par des huées et des jets d’avions en papier, emblème de la messagerie Telegram (récemment interdite en Russie) et nouveau symbole de la résistance au Kremlin.

Génération des 15-30 ans 

«A bas le tsar!», «Non au pouvoir des tchékistes [services secrets]!», «Poutine voleur!» s’écriaient les manifestants moscovites rassemblés autour de la statue d’Alexandre Pouchkine, lieu historique de l’opposition russe déjà à l’époque soviétique. L’immense majorité des manifestants appartiennent pourtant à la génération des 15 à 30 ans qui n’ont connu que Vladimir Poutine à la tête de leur pays. «On l’a assez vu. Il s’est arrogé tout le pouvoir, n’en fait qu’à sa tête et nous considère comme son troupeau. Je veux un président normal, comme en Europe», explique Artiom Perov, un étudiant en droit. A l’autre extrémité de la place Pouchkine et du spectre générationnel, une dame âgée assise sur un banc tient sur ses genoux une pancarte sur laquelle est écrit «Je veux voir l’alternance politique de mon vivant». 

Dès le démarrage à 14h locales, le rassemblement moscovite a été perturbé par un groupe d’activistes pro-Poutine réclamant exactement le contraire. «Pleins pouvoirs au président!» indiquait leur pancarte érigée sous la statue du poète Pouchkine, encadrée par deux drapeaux soviétiques. Un groupe d’hommes portant l’accoutrement traditionnel des cosaques (aujourd’hui un groupuscule pro-Kremlin) s’est mis à narguer la foule, tout en restant proche des forces de police. Prompts à user de leurs cravaches contre les manifestants, ils ont déclenché plusieurs échauffourées, forçant l’intervention des OMONs (CRS russes). Les cosaques ont quitté les lieux sans être interpellés. 

Paix sociale fragile

Ces nouvelles formes d’intimidations suscitent la controverse. «En lâchant sur les protestataires non seulement des OMONs avec leur matraque, mais aussi des cosaques avec leur cravache, le pouvoir ne fait pas preuve de force tranquille, mais au contraire de faiblesse», note le politologue Alexeï Makarkine. «Un pouvoir sûr de lui ne craint pas quelques milliers de personnes défilant le week-end pour exprimer leurs opinions».
Le politologue Abbas Gallyamov trace un parallèle historique peu flatteur: «On ne peut pas au XXIe siècle utiliser des instruments du début du XXe siècle. C’est à la fois un signe clair de dégradation et un facteur d’accélération de cette dégradation. D’ailleurs, il y a 100 ans, les «Cent-Noirs» n’ont guère aidé le régime [tsariste]. Au contraire, ils ont facilité la coupure définitive d’avec la partie éclairée de la société.»

En apparence, Vladimir Poutine devrait pourtant se sentir en sécurité, fort des 76% de suffrages récoltés le 18 mars dernier dès le premier tour des présidentielles. Devant lui, six années de pouvoir supplémentaires débarrassé de tout contre-pouvoir. Mais la paix sociale est fragile. Les Russes ont vu leur pouvoir d’achat diminuer constamment depuis quatre ans. Vingt-deux millions de Russes vivent désormais sous le seuil de pauvreté. L’un des pays les plus inégalitaires au monde, la Russie compte 29 milliardaires de plus qu’en 2014. L’économie est entrée dans une phase de stagnation faute de réformes, de diversification et à cause des sanctions financières internationales. Sanctions de plus en plus douloureuses pour l’élite, qui accentuent le risque d’une scission en son sein. La rivalité entre les clans est aiguisée par la raréfaction des ressources budgétaires et l’imprévisibilité de Vladimir Poutine, qui ne laisse rien entrevoir de la composition du futur gouvernement.

A force de concentrer tous les pouvoirs, il finit par endosser toutes les responsabilités. Se sachant marcher sur des œufs, Vladimir Poutine a opté lundi pour une cérémonie d’investiture sans excès pour gommer l’aspect «couronnement du tsar». Le président russe souhaite aussi ne pas répéter l’erreur de 2012 lorsque le cortège de Poutine s’est rendu au Kremlin à travers des avenues totalement vidées par les forces de l’ordre. L’impression donnée était tout à fait lugubre. En dépit de l’aspect monolithique que veut projeter le pouvoir, la barre sera de plus en plus difficile à tenir dans les années qui viennent.

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